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Full text of "Les portraits d'Antinoé au Musée Guimet"

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LES   PORTRAITS 
D  '  A  N  T  I  N  O  É 


AU    MUSÉE    GUIMET 


^     E.     GUIMET 


LIBRAIRIE      HACHETTE      ET      CIE,      PARIS 


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LIBRARY  OF  THE 
COOPER-HEWITT  MUSEUM  OF  DESIGN 

•   SMITHSONIAN  INSTITUTION   • 


Bequest   froDm 


Esta  te   of  ^'-larian  Hague 


# 


LES    PORTRAITS 
D' ANT  I  NOÉ 


AU    MUSÉE   GUIMET 


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MOSAÏQUE      DE      LAINE 
(Début  de  la  tapisserie) 

KPOQUE       HOMAINE 


A>TINOÉ. 


Pi..  I.  —  Fronlispice. 


y,  ■  -•      ,'    I  r? 


ANNALES    DU     MUSEE    GUIMET 
BIBLIOTHÈQUE     D'ART 

'  TOME    CINQUIÈME  ^ 

LES  PORTRAITS 
D' ANTI  NOÉ 

AU   MUSÉE   GUIMET 


PAR 


E    .        GUIMET 


NOV  221976    V 


LIBRAIRIE     HACHETTE     ET    CIE,    PARIS 


CKM. 


401298 


LES  PORTRAITS  D'ANTINOE 


ANTINOÉ  EN    1804. 


I 


LES    FOUILLES 


A  l'époque  romaine,  le  culte  de  la  déesse  Isis  prit  une  grande  importance.  Il  se  répandit 
sur  l'Italie  et  de  là  dans  les  provinces  de  l'Empire. 

Longtemps  auparavant,  la  croyance  égyptienne  s'était  établie  à  Athènes  et  en  Béotie.  Plu- 
tarque,  qui  vivait  à  Chéronée,  est  celui  qui  nous  a  le  mieux  renseignés  sur  la  mère  d'Horus  et 
sur  la  façon  dont  ses  contemporains  comprenaient  sa  légende  et  son  rôle  religieux. 

Isis  eut  ses  temples- à  Rome,  à  Bologne,  à  Bénévent,  à  Pompéi  et  un  peu  partout.  Ils 
étaient  généralement  placés  près  des  théâtres,  dans  les  quartiers  les  plus  riches  et  les  plus 
animés  :  les  fameux  mystères  ne  craignaient  pas  de  se  faire  connaître  à  la  foule;  Ovide  déclare 
que  c'est  aux  fêtes  isiaques  que  l'on  voit  les  plus  belles  réunions  d'élégantes  et  de  jolies  femmes. 
Certes  les  dogmes  que  nous  expliquent  Plutarque  et  Apulée  avaient  une  grandeur  spiritua- 
liste  et  une  portée  morale  indéniable,  mais  le  succès  fut  beaucoup  une  affaire  de  mode. 

Le  culte  de  Mithra,  dont  on  parle  volontiers,  prit  une  extension  beaucoup  moins  consi- 
dérable. 

Au  même  moment  surgissaient  dans  la  capitale,  des  associations  juives,  gnostiques,  chré- 
tiennes. Les  gouvernants,  quand  ils  n'étaient  pas  nettement  isiaques  comme  Domitien  et 
Hadrien,  confondaient  toutes  ces  croyances,  et  si  leur  politique  les  redoutait,  ils  les  frappaient 
indistinctement.  Tibère,  qui  se  méfiait  des  chrétiens,  déporta  d'un  seul  coup  en  Sardaigne 
trois  mille  isiaques,  croyant  se  débarrasser  des  sectes  juives. 


2  LES   PORTRAITS   D'ANTINOE 

Depuis  longtemps  je  m'applique  à  réunir  les  textes  et  les  documents  qui  peuvent  nous 
renseigner  sur  ce  culte  d'importation.  La  moisson  devient  chaque  jour  plus  abondante  et 
nous  montre  les  modifications,  les  transformations  des  idées  égyptiennes  et,  par  suite,  l'altéra- 
tion des  images,  des  symboles,  qui  prennent  une  physionomie  spéciale,  caractéristique;  si 
bien  qu'il  nous  est  aisé  maintenant  de  reconnaître  ce  qui  appartient  à  la  théogonie  égyptienne 
pure  ou  à  la  croyance  nouvelle  déformée,  mais  aussi  transformée,  épurée  si  je  puis  dire,  par 
les  Grecs  et  les  Romains. 

Les  monuments  :  statues,  figurines,  amulettes,  stèles  qu'on  trouve  en  Egypte  et  qui 
remontent  au  temps  gréco-romain,  portent  l'empreinte  de  ces  formules  romanisées  à  tel  point 
que  j'en  arrive  à  proposer  que  le  culte  isiaque,  tel  qu'il  se  présente  à  cette  époque  à  Alexandrie, 
au  Fayoum,  à  Achmim,  vient  plutôt  de  Rome  que  de  Memphis. 

Ce  qu'on  appelle  les  divinités  alexandrines  se  rencontre  d'abord  à  Rome  ;  en  Egypte,  les 
empereurs,  quand  ils  ont  voulu  honorer  les  dieux  locaux,  ont  conservé  les  formules  du  pays 
qu'ils  colonisaient  (Symboles  asiatiques.  Annales  du  Musée  Guimel^  t.  XXX  ;  —  L'Isis 
romaine,  Acad.  des  Insc,  année  1896). 

Pour  éclairer  la  question,  j'eus  la  pensée  que  des  recherches  entreprises  à  l'emplace- 
ment où  s'éleva  la  ville  d'Antinoé,  fondée  par  Hadrien  en  l'honneur  d'Antinous  qui  s'était  sui- 
cidé pour  sauver  la  vie  de  l'empereur,  nous  révéleraient  uniquement  les  croyances  isiaques 
telles  qu'elles  étaient  pratiquées  par  les  administrés  romains. 

Le  grand  ouvrage  de  la  Commission  d'Egypte  nous  donne  une  vue  des  ruines  d'Antinoé 
en  1804.  L'ensemble  est  plein  de  grandeur  :  portiques,  colonnades,  arcs  de  triomphe.  On 
devine  un  site  archéologique  prêt  à  dévoiler  l'histoire  de  ses  populations. 

Afin  d'en  avoir  le  cœur  net,  un  beau  jour  je  pris  le  train  pour  Rodah,  village  important 
situé  sur  la  rive  gauche  du  Nil  en  face  de  l'emplacement  où,  sur  l'autre  rive,  a  resplendi  la 
ville  romaine. 

En  traversant  le  fleuve,  je  cherchais  des  yeux,  derrière  la  lisière  que  formaient  les  petites 
maisons  grises  et  les  maigres  palmiers  de  Chek-Abadeh,  les  vastes  et  grandioses  constructions 
romaines,  mais  quand  j'eus  dépassé  le  village,  ma  déception  fut  vive.  Plus  rien,  pas  un 
monument,  pas  une  pierre  ;  le  désert  :  une  immense  plaine  de  sable  recouvre  de  son  lin- 
ceul jaune  l'antique  cité. 

C'est  qu'en  face,  à  Rodah,  se  sont  établies  des  sucreries. 

Les  temples  et  les  palais  du  temps  d'Hadrien  ont  servi  de  carrière.  Avec  les  statues,  les 
stèles  et  les  inscriptions,  on  a  fait  de  la  chaux. 

Pourtant,  en  parcourant  ce  terrain  historique,  je  pus,  grâce  à  quelques  saillies,  recons- 
tituer le  plan  de  la  ville.  Deux  grands  boulevards,  se  croisant  à  angle  droit,  la  partageaient 
en  quatre.  A  l'intersection,  l'on  voit  encore  une  immense  vasque  monolithe  brisée  en  deux, 
qui  devait  décorer  une  fontaine  publique.  Je  retrouve  l'emplacement  d'un  temple  de  Ramsès  II 
antérieur  de  i5ooans  à  la  domination  romaine  et  aussi  des  traces  de  monuments  à  colonnes 
cormthiennes.  Hors  de  la  ville,  le  cirque  est  parfaitement  dessiné,   mais  c'est  tout. 

En  regardant  avec  attention,  je  reconnus  que  cette  dévastation  des  édifices  était,  en 
somme,  superficielle,  que  les  entrailles  de  cette  terre  devaient  renfermer  des  vestiges  de 
la  civilisation  qui  fut  là  et  que  des  fouilles  dirigées  avec  méthode  pourraient  nous  réserver 
des  surprises  scientifiques. 


ANTINOli. 


Vl.  II.  —  Page 


.^ 


LES  FOUILLES 


ISIS    ROMAINE. 


De  retour  au  Caire,  j'en  parlai    à  M.  Albert  Gayet,  l'égyptologue  qui   voulut    bien   se 
charger  de  ces  explorations,  et  l'hiver  suivant  (1896-1897)  il  se  mettait  à  la  besogne. 

Ses  recherches  eurent  un  plein  succès. 

Le  temple  romain,  que  je  lui  avais  signalé,  avait  des  colonnes  en  granit  rose  surmontées 
de  chapiteaux  corinthiens  en  calcaire  doré.  C'était  bien  un  temple  d'Isis,  et  le  savant  égypto- 
logue  trouva  dans  ce  sanctuaire  la  moitié  de  la  statue  de  la  déesse  sous  sa 
forme  romaine,  ainsi  que  je  l'avais  prévu.  Malgré  les  mutilations  on  recon- 
naît sur  sa  tête  la  couronne  d'Hathor,  le  disque  entre  les  cornes;  le  manteau 
est  retenu  par  le  nœud  symbolique  en  forme  de  Ankh  (-V-).  On  ne  pouvait 
rencontrer  de  plus  heureuse  façon  la  preuve  du  transport  sur  les  bords 
du  Nil  des  formes  grecques  et  italiques  du  culte  isiaque. 

M.  Gayet  déblaya  presque  complètement  le  temple  de  Ramsès  II.  Sur 
les  surfaces  des  colonnes,  les  sujets  reproduits  par  Thabile  crayon  de  l'ex- 
plorateur nous  représentent  le  roi  adorant  successivement  tous  les  dieux 
de  la  Basse-Egypte,  mais  surtout  les  divinités  locales.  La  légende  place 
à  Chmounou,  juste  en  face,  de  l'autre  côté  du  Nil,  la  grande  bataille  entre 
Horus  et  Seth,  dans  laquelle  ce  dernier  fut  vaincu,  grâce  à  Thot,  ministre  et  tacticien  de 
premier  ordre.  Aussi  rencontre-t-on  le  plus  souvent  les  héros  du  drame,  Horus,  sa  mère 
Hathor,  Thot  et  aussi  le  dieu  de  Chmounou,  territoire  divinisé  ou  mieux  le  génie  du  territoire 
[Annales  du  Musée  Guimel,  t.  XXVI). 

Un  tableau  nous  montre  le  roi  offrant  le  vin  à  Horus,  accompagné  de  la  déesse  lousas 
coiffée  du  disque  orné  des  deux  plumes  osiriennes  tournées  à  l'envers.  A  la  suite  du  nom  de 
la  déesse,  M.  Gayet  lit  le  titre  :  Régente  d'Héliopolis,  Henti-nou-An.  Et  voilà  qu'il  propose 
une  explication  du  choix  de  ce  pays  pour  y  fonder  la  ville  d'Antinous.  C'est  bien  possible  ;  les 
Egyptiens  ont  utilisé  de  tout  temps  les  calembours  pour  expliquer  les  rôles  attribués  à 
chaque  dieu,  et  la  figuration  de  la  déesse  Henti-nou-An  pouvait  appeler  la 
consécration  à  Antinous  du  temple  où  l'on  voyait  cette  déesse. 

Si  l'on  ne  retrouve  pas  le  temple  d'Antinous,  il  faudra  bien  se  con- 
tenter de  cette  explication,  car  le  temple  d'Antinous  a  existé.  On  y  a  officié 
suivant  les  rites  égyptiens,  et  les  auteurs  chrétiens  se  plaignent  amèrement 
des  somptueuses  processians  que,  de  leur  temps  encore,  on  célébrait  en 
l'honneur  du  jeune  homme  divinisé,  devenu  une  sorte  d'Osiris. 

On  a  été  un  peu  étonné  de  cette  audace  d'un  empereur  supprimant 
un  dieu  et  le  remplaçant  par  un  de  ses  amis. 

Lorsque  l'on  est   au   courant  des  idées  égyptiennes  relativement  à  la 
vie  d'outre-tombe,  on  comprend  plus  facilement.  Tout  mort,  pour  que  son 
âme  soit  sauvée,  devait  d'abord  devenir  le  Roi,  car  au  début  de  l'histoire 
d'Egypte,  le  Roi    seul  avait  droit  à  l'immortalité,  et  comme  l'a  très  bien 
expliqué  M.   Bénédite  [Annales  du  Musée  Guimel^   Bibl.  de  vulgarisation,  t.  XXV),  le  mort 
devait  tricher,  tromper  les  dieux  et  se  faire  passer  pour  Roi.  A  l'époque  romaine,  il  deve- 
nait Empereur,  et  Hadrien  a  dû  être  flatté  de  penser  qu'à  un  moment  il  était  assimilé  au 
type  de  la  beauté  parfaite. 

Puis  il  devait  se  transformer  en  Osiris   et  acquérir  dans  ce  rôle    le  droit  à  l'éternité. 


DEESSE  HENTI-NOU-AN. 


4  LES  PORTRAITS   D'ANTINOÉ 

Hadrien  arrêta  l;'i  les  transformations;  il  fixa  Antinous  dans  le  grade  que  les  rituels  et  les 
incantations  lui  avaient  attribué.  Le  jeune  homme  ne  remplaça  pas  le  dieu  des  morts,  il 
se  l'assimila  et  le  continua.  Ainsi  fut  institué  à  Antinoé  et  dans  tout  l'Empire  le  culte 
nouveau. 

Tout  en  faisant  déblayer  les  monuments  sacrés  et  en  relevant  les  inscriptions, 
M.  Gayet  opérait  des  sondages  dans  les  terrains  compris  entre  la  ville  antique  et  la  mon- 
tagne. Il  reconnaissait  ainsi  l'emplacement  de  quatre  nécropoles  d'époques  différentes 
dont  les  trouvailles  lui  présentaient  un  intérêt  puissant  et  inattendu. 

Le  premier  quartier,  en  commençant  par  le  nord,  était  un  cimetière  purement  égyptien 
antérieur  à  l'époque  romaine.  On  y  trouvait  des  corps  embaumés,  contenus  dans  des  sar- 
cophages d'apparence  modeste,  protégés  par  une  chambre  voûtée,  en  briques  crues. 

Le  second  quartier  contenait  des  personnages  romains  et  grecs,  emmurés  dans  des 
caveaux  en  pierres,  soigneusement  cimentés.  Les  corps  ne  sont  pas  momifiés.  Ils  sont 
quelquefois  trempés  dans  le  bitume.  On  les  trouve  entourés  de  bandelettes  avec,  souvent, 
un  coussin  richement  brodé  sous  la  tête.  Plusieurs  ont  sur  la  figure  le  portrait  en  plâtre 
du  défunt.  Une  femme,  le  front  surmonté  de  la  haute  coiffure  à  boucle,  que  portait  l'impé- 
ratrice Sabine,  nous  donne  par  cela  même  une  date  certaine.  Les  broderies  de  son  oreiller 
sont  à  coup  sûr  du  ii^  siècle  de  notre  ère. 

Quelques  cadavres  sont  vêtus  du  costume  qu'ils  portaient  de  leur  vivant,  et  c'est 
là  qu'apparaissent  ces  superbes  soieries  sassanides,  qui  ont  été  une  surprise  archéo- 
logique. 

Le  troisième  cimetière  nous  fait  descendre  à  l'époque  byzantine.  Tous  les  corps  sont 
vêtus  et  l'on  voit,  comme  manteaux  de  dessus,  ces  cafetans  turcs  à  longues  manches 
minces  qu'on  ne  pouvait  enfiler  et  qui  flottaient  par-dessus  les  épaules.  Les  suaires  nom- 
breux sont  tantôt  brodés  de  riches  couleurs,  tantôt  frisés  à  la  mode  des  serviettes  de 
Byzance,  avec  de  grands  médaillons  bruns  ou  violets. 

Les  chaussures,  dorées  au  petit  fer,  sont  soignées  comme  de  riches  reliures. 

Enfin,  dans  le  quatrième  groupe,  les  morts  chrétiens  sont  encore  vêtus,  mais  d'étoffes 
grossières  ;  les  corps,  déposés  sans  soin  dans  le  sable,  sont  entourés  d'accessoires  sans 
luxe  ;  on  sent  une  décadence. 

M.  Gayet  avait  donc  mis  la  main  sur  un  gisement  archéologique  de  premier  ordre,  nous 
révélant  quatre  civilisations  successives  embrassant  une  période  de  cinq  à  six  siècles.  Depuis 
quatorze  ans  qu'il  y  travaille,  il  a  amené  au  jour  les  documents  les  plus  importants  pour 
l'histoire,  les  religions,  Tart,  les  mœurs,  et  cela  avec  une  telle  abondance  que  tous  les  musées 
de  l'Europe  et  de  la  France  en  ont  été  approvisionnés. 


1897-1898 

Ces  découvertes  extraordinaires  attirèrent  l'attention  de  la  Chambre  de  commerce  de 
Lyon.  La  beauté,  l'originalité  des  étoffes,  la  variété  des  procédés  de  fabrication,  décidèrent 
cette  compagnie  à  intervenir  dans  les  frais  des  fouilles  afin  d'en  faire  profiter  l'admirable 
musée  des  tissus  qu'elle  a  créé. 


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COUSSINS     PLAGES 'SOUS     LES     TETES     DES     DAMES     ROMAINES 


Antinoé. 


Pu  m.  —  Page  !,. 


LES  FOUILLES  5 

M.  Gayet s'attaqua  de  nouveau  aux  quatre  cimetières  qu'il  avait  découverts  et  les  désigna 
ainsi  : 

A.  —  Nécropole  égytienne. 

B.  —  Nécropole  romaine. 

C.  —  Nécropole  byzantine. 

D.  —  Nécropole  copte. 

De  plus,  chaque  tombe  mise  à  jour  reçut  un  numéro,  ce  qui  facilita  l'ordre  et  la  méthode 
pour  expliquer  les  résultats  des  fouilles.  - 

Dans  la  nécropole  B,  une  sixaine  de  masques  en  plâtre  furent  exhumés.  Avec  ceux 
rapportés  Tannée  précédente,  cela  fit  une  véritable  galerie  de  portraits.  Des  jeunes  filles, 
couronnées  de  fleurs  roses,  lèvent  les  yeux  au  ciel  ;  sont-elles  isiaques  ou  chrétiennes?  Nous 
examinerons  la  question. 

On  put  exposer  des  costumes  complets  qui  nous  révélaient  d'intéressantes  personnalités. 
Deux  amazones  avec  leurs  selles,  leurs  bottes,  les  brides  de  leurs  chevaux;  Tune  avait  dans  sa 
tombe  une  belle  Isis-Vénus  :  elle  était  païenne;  l'autre  portait,  tissés  sur  ses  manches,  des  saint 
George  combattant  le  démon  :  c'était  une  chrétienne. 

Un  scribe,  dont  la  tête  était  rasée  comme  celle  des  prêtres  isiaques,  et  qui  était  scribe 
peut-être  parce  qu'il  était  prêtre  lettré,  tenait  un  porte-calame  en  cuir  gaufré  avec  son  encrier  de 
bronze;  sur  le  cuir,  une  litanie  gnostique  et  uu  saint  George.  Sa  robe  byzantine  de  soie 
pourpre  était  ornée  de  fines  soieries,  représentant  des  paons  bleu  et  or  faisant  la  roue.  C'était, 
certes,  un  grand  dignitaire,- peut-être  un  nouveau  converti. 

Et  encore  la  musicienne  Thotenbet,  aussi  vêtue  de  pourpre  avec  un  beau  manteau  orange, 
un  collier  de  perles  et  de  pierres  fines,  une  lyre,  des  objets  de  toilette,  son  mouchoir  de  poche, 
une  petite  Vénus  en  terre  cuite  et  une  bague  de  bronze  représentant  Apollon.  Donc  :  une 
païenne. 

Les  soieries  qui  ornent  les  costumes  sont  intéressantes  par  leur  beauté,  leur  technique, 
leur  décor  et  leur  antiquité.  Elles  sont  plus  anciennes  que  les  vêtements;  elles  n'ont  pas  été 
fabriquées  exprès,  mais  utilisées:  on  les  a  découpées  en  bandes,  sans  s'inquiéter  des  dessins, 
pour  en  faire  des  galons  et  des  parements. 

Par  suite  de  quelle  situation  économique  la  soie  était-elle  rare  à  cette  époque?  Pourquoi 
n'avait-on  que  des  soieries  archaïques?  A  quelle  époque  remonte  la  fabrication  de  ces  étoffes? 
De  quel  pays  venaient-elles? 

Un  examen  attentif  donne  la  solution  de  ces  problèmes. 

A  part  les  dessins  géométriques  :  créneaux,  carrés,  losanges,  disques,  les  décors  sont 
obtenus  par  la  représentation  d'animaux  stylisés,  le  plus  souvent  affrontés  ou  opposés 
deux  par  deux  :  paons,  perroquets  blancs,  autruches,  bœufs  de  l'Inde  avec  leur  bosse, 
mouflons,  chevaux  ailés,  lions  sont  très  probablement  symboliques. 

Les  bœufs  bossus,  les  chevaux  ailés,  les  lions,  les  mouflons  sont  souvent  figurés  sur 
les  intailles  assyriennes,  et  ce  fait  nous  indique  déjà  dans  quelle  direction  nous  devons  porter 
nos  recherches.  Les  mouflons  sont  harnachés,  ils  portent  des  colliers  ornés  de  grosses  perles 
et,  sur  le  dos,  deux  énormes  rubans  à  grandes  franges  flottent  en  zigzag;  les  chevaux  ont  le 
même  harnais,  avec  en  plus  des  nœuds  de  rubans  coupés  carré  aux  quatre  pattes  et,  sur  la  tête, 
un  croissant  soutenant  le  disque  à  sept  godrons  ;  sur  la  croupe,  un  autre  disque.  Il  n'y  a  qu'à 


LES   POiriHAITS   DANTINOÉ 


MOUFLONS     SASSANIDES. 


regarder  \o  beau  camée  de  la  Bibliothèque  nationale  qui  nous  montre  le  roi  Sapor  faisant 
prisonnier  un  proconsul  romain:  son  cheval  a  le  collier  garni  de  perles  et  les  grands  rubans 
claquant   au    vent.   Voici    donc  nos  soieries  datées,  elles  étaient  du  premier   siècle  et  par 

conséquent  plus  vieilles  de  deux  cents  ans  que  les  robes 
qu'elles  embellissaient. 

Maintenant  il  s'agit  de  savoir  d'où  venaient  ces  étoffes. 
Ont-elles  été  tissées  en  Perse,  avec  de  la  soie  de  Chine,  ou 
fabriquées  par  des  ouvriers  chinois  sur  des  modèles  persans? 
Si  nous  trouvons,  à  des  époques  postérieures,  dans 
l'Empire  des  Célestes  ou  au  Japon,  trace  de  ces  animaux 
symboliques,  la  réponse  sera  toute  trouvée.  Ce  sont  les  che- 
vaux ailés  qui  vont  nous  guider. 

Outre  les  harnachements,  la  forme  des  ailes  est  carac- 
téristique :  elles  sont  coupées  en  deux  par  une  barre  ornée 
d'un  gros  perlé,   le  bas  de  l'aile  est  quadrillé  comme  une 
écaille   de  tortue  et   la  pointe  supérieure  se  retourne  en  volute. 

J'ai  déjà  publié  une  étoffe  bouddhique  trouvée  dans  le  trésor  du  temple  de  Nara  au  Japon 
{Annales  du  Musée  Guimeî^  t.  XXX).  On  y  voit  des  cavaliers  combattant  des  lions  à  droite  et 
à  gauche  de  l'arbre  de  vie  ;  les  chevaux  ont  des  ailes  sassanides,  le  disque  sur  la  croupe  et  les 
rubans  aux  pattes. 

M.  le  D' Goubert  possédait  un  bronze  coulé  sur  or  à  cire  perdue  et  qui  représente  un  cheval 
ailé  sassanide  avec  ses  ailes  incurvées  et  barrées,  son  collier  perlé,  ses  longs  rubans  qui  sont 
placés  sur  la  queue  et  forment,  avec  elle,  une  sorte  de  fleur  stylisée.  Ce  beau  bronze  semble 
être  du  temps  des  Thang  (vii^  siècle)  (M.  G.)  (i). 

Ce  déplacement  du  ruban  se  rencontre  aussi  sur  une  étoffe  du  Musée  de  Lyon,  qui  doit 
remonter  à  la  même  époque.  C'est  donc  en  Chine  que  ces  soieries  ont  été  fabriquées,  puisque  les 
tisserands  chinois  en  ont  conservé  les  modèles  et  s'en  sont  servis  pendant  plusieurs  siècles, 
jusqu'au  xiv^,  si  l'on  en  croit  de  riches  étoffes  procédant  du  même  répertoire  et  qu'on  trouve 
dans  les  cathédrales. 

Je  dois  signaler  à  ce  propos  les  bénitiers  de  la  cathédrale  de  Trêves  qui  sont  supportés  par 
des  anges  aux  ailes  barrées  et  recourbées. 

Les  soieries  d'Antinoé  donnent  donc  une  idée  des  luxueuses  étoffes  que  les  César  et 
les  Sardanapale  faisaient  venir  par  les  caravanes;  nos  fragments  de  galons  nous  procurent 
la  vision  des  robes  de  cour  aux  couleurs  vives,  aux  lignes  figées  par  la  stylisation,  à  la  richesse 
sévère,  à  la  raideur  somptueuse,  qui  caractérisaient  l'art  de  la  Babylonie  (PI.  V,  VI,  Vil, 
VllletXl). 


1898-1899 

On  se  souvient  du  magnifique  Palais  du  Costume  qui  fut  un  des  beaux  succès  de  l'Expo- 
sition de  1900.  Les  organisateurs  de  cette  attraction  demandèrent  à  M.  Gayet  de  leur 
réserver  les  résultats  d'une  campagne  de  fouilles,  et  le  savant  explorateur  entreprit  en  quel- 


(1)  Les  héritiers  du  docteur  ont  eu  l'amabilité  d'offrir  ce  bronze  au  Musée. 


CARICATURES     D'AMAZONES 
(Robe  lissée) 


Antinoé. 


Pl.  IV.  —  Page  (!. 


LES  FOUILLES  7 

ques  mois  des  recherches  non  seulement  à  Antinoé,  mais  à  Deir-el-Dyk,  Achmim,  Damiette 
et  Assiout. 

A  Damiette,  ainsi  qu'il  l'avait  espéré,  il  trouva  dans  les  tombes,  des  croisés  enterrés 
tout  habillés.  11  put  donc  montrer  à  Paris  des  vêtements  qui  avaient  été  portés  depuis 
le  iii^  siècle  jusqu'au  xu^,  couvrant  ainsi  par  ces  documents  une  durée  de  dix  siècles. 

Au  point  de  vue  de  l'ornementation,  M.  Gayet,  dans  son  catalogue,  divisa  cetespace  de  temps 
en  quatre  périodes  :  «  la  première,  de  la  fondation  d'Antinoépar  l'empereur  Hadrien,  l'an  i4o  de 
notre  ère,  à  l'avènement  de  Constantin,  éJao  ;  la  seconde,  du  règne  de  Constantin  à  l'introduction 
de  l'Islam  en  Egypte,  620;  la  troisième,  de  l'établissement  des  musulmans  dans  les  provinces  de 
l'Empire  d'Orient  au  départ  de  la  première  Croisade,  1096;  la  quatrième  eniin,  du  commen- 
cement des  Croisades  à  la  chute  de  l'Empire  latin  d'Orient,  1260  ».  Il  ajoute  que  les  cinq 
nécropoles  fouillées  correspondent  à  ces  divisions  :  «  celle  d'Antinoé  pour  la  première,  celle  de 
Deir-el-Dyk  pour  la  seconde,  celle  d'Achmim  pour  la  troisième,  et  pour  la  quatrième  enfin,  celles 
de  Damiette  et  d'Assiout  ». 

Mais,  en  fait,  les  choses  ne  s'arrangent  pas  aussi  simplement  que  cela  et  le  classement 
chronologique  ne  se  superpose  pas  très  exactement  sur  le  classement  géographique. 

Les  ornements  des  étoffes  nous  indiquent  trois  modes  successives,  mais  qui  se  sont 
mutuellement  déplacées  avec  lenteur,  si  bien  qu'elles  sont  le  plus   souvent  simultanées. 

Les  illustrations  du  catalogue  de  M.  Gayet  marquent  bien  les  différents  styles  de  ces 
étapes,  que  l'on  pourrait  appeler  païennes,  byzantines  et  coptes.  D'abord  les  représen- 
tations de  personnages  nus  et  dansants,  copies  de  plus  en  plus  maladroites  de  sujets 
mythologiques  d'après  des  peintures  grecques  (PL  XII).  Puis  l'apparition  des  fleurs  à 
quatre  pétales,  des  croix,  des  swasticas,  des  corbeilles  de  fruits,  de  pains  et  des  vases  à 
vin;  mais  les  personnages  mythologiques  persistent,  et,  sans  les  attributs  chrétiens,  on  se 
croirait  encore  en  présence  du  répertoire  du  paganisme.  Enfin,  le  décor  géométrique 
tracé  suivant  les  combinaisons  que  donnent  le  compas  et  la  règle,  faisant  pressentir 
l'ornementation  arabe,  à  tel  point  que  M.  Gayet  a  pensé  que  ces  dessins  étaient  posté- 
rieurs à  l'introduction  de  l'Islam. 

C'est  surtout  sur  les  grands  châles  qui  servaient  de  suaires  que  ces  ornements  appa- 
raissent ;  le  travail  en  est  très  fin  et  les  couleurs  uniformes  :  brun  ou  violet  sur  tissu 
écru  et  souvent  frisé. 

Si  l'on  remarque  que,  même  à  l'époque  romaine,  ces  beaux  linceuls  entourent  des  corps 
païens,  il  faut  supposer  qu'ils  étaient  fabriqués  en  dehors  de  l'Egypte  ou  que  des  ouvriers 
sémites  étaient  venus  les  tisser  sur  les  bords  du  Nil, 

M.  Gayet,  dans  les  fouilles  qu'il  opéra  à  Achmim,  rencontra  un  cimetière  copte  et  ne 
trouva  guère  que  des  vêtements  à  décor  géométrique  (troisième  période),  mais  les  nécro- 
poles de  cette  ville  ont  les  premières  alimenté  les  musées  de  masques  romains  et  de  cos- 
tumes byzantins. 

De  même  pour  Antinoé  et  Deir-el-Dyk,  qui  est  un  de  ses  faubourgs,  on  y  trouve 
mélangées  les  trois  périodes,  à  part  certains  gisements  où  une  époque  est  particulièrement 
et  uniquement  représentée. 

Quant  à  la  quatrième  période,  les  fouilles  de  Damiette  la  précisent  dans  le  temps, 
mais,   à  la  surjjrise  de  l'explorateur,  on  y  a  encore  rencontré  les  mêmes  ornements  de  la 


8  LES   PORTRAITS   D'ANTINOE 

première  et  de   la  seconde  série,  au  milieu  desquels  resplendissait  la  croix  barrant  la  poi- 
trine des  défunts. 

Donc,  pendant  dix  siècles,  la  mode  n'a  presque  pas  varié.  A  part  les  cafetans  à 
soieries  asiatiques  de  l'époque  byzantine,  toujours  la  même  chemise  à  manches,  ornée  des 
mêmes  médaillons,  et  des  mêmes  entre-deux  placés  de  la  même  façon. 

Dans  le  cimetière  de  Damiette,  les  soldats  chrétiens  et  les  guerriers  musulmans  sont 
ensevelis  côte  à  côte,  ils  sont  vêtus  d'habits  qui  se  ressemblent  :  mêmes  chemises,  mêmes 
robes  copiées  sur  les  modèles  justiniens,  avec  empiècement  à  rayures,  créneaux,  médaillons, 
architecture  abritant  des  ligures  symboliques,  images  de  saints  guerriers  ou  d'archanges; 
même  bonnet  de  toile  ou  de  soie,  uni  ou  brodé  d'or  à  quatre  segments  sphériques, 
montés  sur  un  bandeau  circulaire  rappelant  le  casque  d'alors;  même  pardessus  sans 
manches,  d'une  étoffe  épaisse  serrée  à  la  taille  par  une  ceinture  de  soie  et,  pour  les 
croisés,  par  un  ceinturon  de  cuir,  avec  agrafe  de  métal  et  cordelettes  pour  soutenir 
l'épée. 

Ces  héros  ont  été  mis  en  terre  sans  leur  cotte  de  maille,  sans  leur  armure,  dont  la 
rareté,  la  valeur  méritaient  qu'on  les  utilisât. 

Les  différences  qui  caractérisent  ces  ennemis  rassemblés  par  la  mort,  c'est  que  les 
musulmans  ont  un  bracelet  de  cuir  muni  d'un  petit  étui  portant  sur  parchemin  un  verset 
du  Coran  ;  et  que  les  croisés,  outre  le  symbole  du  Christ  richement  brodé  sur  la  poitrine, 
ont  à  côté  d'eux  le  grand  bâton  des  pèlerins,  garni  de  peaux  et  de  clous  brillants,  et, 
dans  la  main,  le  chapelet  de  coquillage  à  la  croix  de  nacre. 

Ce  n'était  pas  sans  émotion  que,  dans  les  vitrines  du  Palais  du  costume,  on  contem- 
plait ces  vêtements  qu'avaient  endossés  des  héros. 

Et  quels  héros  !...  Soulevés  par  une  pensée  de  généreux  dévouement,  poussés  par  une 
foi  ardente,  ils  avaient  traversé  les  mers  et  trouvé  la  mort  aux  lieux  mêmes  où  les  pre- 
miers chrétiens  de  l'Egypte  avaient  subi  le  martyre. 

Dans  la  crypte  d'une  chapelle  renversée  depuis  longtemps,  M.  Gayet  découvrit  une 
nappe  d'autel  et  les  rideaux  d'un  ciborium  en  tapisseries  genre  Gobelins  qui  avaient  con- 
servé les  plus  vives  couleurs. 

Nous  connaissons  ces  brillantes  étoffes  pour  les  avoir  trouvées  à  Antinoé  à  l'époque 
païenne.  La  chapelle  a  donc  pu  être  détruite  pendant  la  persécution  de  Galère  sous  Dio- 
ctétien. La  siccité  du  sol  a  préservé  ces  tissus  cachés  dans  l'hypogée,  mieux  que  s'ils 
étaient  restés  en  contact  avec  des  cadavres. 

Je  n'ai  pas  encore  parlé  de  la  nécropole  d'Assiout.  C'est  que  ce  gisement  ne  peut 
être  ni  antérieur  au  cimetière  de  Damiette,  ni  contemporain  des  croisés. 

Dans  son  catalogue,    M.  Gayet  en    décrit   les    costumes  :    «    La    soierie   se    substitue 
presque  entièrement  au   lin  et  à  la  laine.   Il  y  a  des  robes  de  sérail  en  mousseline  trans- 
parente.  »   Le  vêtement  est    rigoureusement  rectangulaire,  beaucoup  plus  large  que  haut. 
L'ampleur  est  d'environ   8    mètres.   Une  fente  est  ménagée  au  sommet  pour  passer  la  tête 
Point  de  coutures  sur  les  côtés,    cette    robe   reste    flottante    et   ouverte;  quelques  points, 
fixent  seuls    sur  le  bas  les  deux  panneaux. 

Toute  cette  ampleur  se  ramène  en  plis  superposés  sur  les  épaules  de  manière  à  dégager 
les    bras  qui  sont  nus  «  Une  ceinture    retient   le   tout.    »    L'ornementation    est    fort  riche, 


ANTlNOii. 


Pl.  V.  —  PagkS. 


ANTI.NOli. 


Pi..  VI.  —  l'.\GE 


LES  FOUILLES 


9 


elle  se  compose  de  bandes  d'inscriptions,  en  beaux  caractères  polychromes,  pris  dans  un 
réseau  d'arabesques  fleuries,  de  nuances  assorties,  rappelant  les  têtes  de  pages  des  Korans. 
«  Les  coiffures  sont  variées,  retombant  le  plus  souvent  sur  le  dos  jusqu'à  la  taille.  Il  y  a 
le  bonnet  rectangulaire  plus  long  que  large.  »  «  La  couture  du  plus  long  côté  ne  règne 
pas  sur  toute  la  longueur,  en  sorte  que  les  pans  retombent  flottants,  de  même  dans  la 
coiffure  encore  en  usage  aujourd'hui  au  Maroc  ou  en  Tunisie.  » 

Quanta  la  robe  de  ville,  «  ce  n'est  plus  le  vêtement  fait  de  deux  lais  d'étoffe  cousus 
ensemble,  tombant  rectangulairement  de  la  tête  aux  pieds.  La  coupe  est  évasée,  la  jupe 
prend  l'ampleur  qui,  par  le  même  procédé,  a  été  donnée  à  la  chemise;  les  manches 
acquièrent  une  largeur  considérable,  elles  s'adaptent  de  l'épaule  à  la  hanche  :  une  cein- 
ture serre  toujours  cette  robe  à  la  taille  ».  Outre  la  robe  en  soie,  «  quelquefois  on  passe 
une  petite  veste  toute  droite,  de  soie  rayée  à  larges  manches   ». 

Sur  ce  vêtement  on  drape  un  châle,  ample  pièce  d'étoffe  de  laine  blanche  rayée  de 
bleu  sur  le  bord,  longue  d'environ  8  mètres.  «  L'ampleur,  comme  aujourd'hui,  est  telle  que 
sous  les  plis  disparaissent  les  formes.   » 

«  Les  soieries  employées  à  la  confection  des  robes  sont  quelquefois  unies  et  de 
nuances  variées  :  rouge  carminé,  vert-émeraude  ou  jaune  d'or.  Le  plus  souvent  pourtant, 
elles  sont  à  rayures  de  tons  tranchants  dans 
lesquelles  les  motifs  géométriques  s'assemblent. 

«  La  gamme  de  ces  tons  est  fort  douce  et 
s'harmonise  en  demi-teintes  soutenues  de  quel- 
ques rehauts. 

«  Les  costumes  des  enfants  sont  identiques 
à  ceux  de  leurs  parents  ;  ce  ne  sont  pas  des 
enfants,  mais  de  petits  hommes  et  de  petites 
femmes;  mode  qui,  du  reste,  persiste  encore 
à  présent  »,  etc. 

Toute  personne  ayant  un  peu  parcouru  l'O- 
rient reconnaîtra  que  nous  sommes  en  présence 
d'un  cimetière  turc.  Si  Ton  ajoute  que  parmi 
ces  étoffes  on  a  trouvé  des-morceaux  de  velours 
de  Gênes  que  M.  Gayet  date  du  xvii^  siècle, 
on  admettra  que  les  découvertes  d'Assiout, 
très   intéressantes    d'ailleurs,    ne    nous    aident    pas    à    étudier    les    trouvailles     d'Antinoé. 

C'est  durant  cette  fructueuse  campagne  de  fouilles  que  M.  Gayet  trouva  à  Antinoé 
une  peinture  à  la  cire  sur  panneau  de  bois  signée  :  Pachôme  et  représentant  deux  portraits 
d'homme,  deux  frères  sans  doute. 

Cette  œuvre  rcmar^piable  a  été  retenue  par  le  Musée  du  Caire.  Les  costumes  à 
l'antique,  le  manteau  d'un  personnage  retenu  sur  l'épaule  par  une  fibule,  Ilorus  et 
Anubis  figurés  sur  le  fond  nous  désignent  des  Isiaques  de  l'époque  romaine. 

Mais  le  nom  du  peintre,  le  svvastica  brodé  sur  le  bras  indiquent  des  chrétiens.  Nous 
aurons  souvent  ces  incertitudes  de  détermination. 


PElNTUnE   A    LA    CIRE.     LES    DEUX    FRERES. 


10  LKS   PURTHAITS   DANTINOE 


1899-1900 


Ce  fut  encore  la  direction  du  Palais  du  Costume  qui,  cet  hiver-là,  fit  les  frais  des 
fouilles  d'Antinoé.  Les  résultats,  exposés  deux  ans  plus  tard  au  Musée  Guimct,  en  furent 
très  importants,  car  ils  aidaient  à  préciser  des  époques  et  donnaient  des  dates. 

Ce  fut  d'abord  la  momie  d'une  dame  romaine  dont  le  portrait  était  peint  en  pied  sur 
la  toile  stuquée  qui  l'enveloppait.  La  coiffure,  les  bijoux  représentés,  le  style  de  la  pein- 
ture, les  scènes  figurées  sur  les  côtés,  tout  cela  rappelle  l'époque  d'Hadrien.  Les  gestes 
de  la  morte,  qui  ramène  les  bras  sur  la  poitrine,  peuvent  être  isiaques  ou  chrétiens.  La 
robe,  qu'elle  est  censée  porter,  est  ornée  des  médaillons  monochromes  à  dessins  géomé- 
triques, qui  sont  les  précurseurs  de  l'art  arabe  et  sont  devenus  la  caractéristique  de  l'art 
copte.  On  peut  donc  se  demander  si  elle  était  païenne,  isiaque  ou  chrétienne.  Comme  c'est 
là  un  de's  types  les  plus  intéressants  pour  nos  études,  nous  y  reviendrons  à  la  (in  de 
ce  travail. 

Dans  la  vitrine  où  se  trouvait  ce  corps  de  femme,  on  avait  mis  des  étoffes  chrétiennes 
trouvées  dans  les  mêmes  régions.  C'était  le  dauphin  alternant  avec  la  corbeille,  l'arbre  de  vie 
(emprunté  à  la  Syrie)  flanqué  de  la  croix,  la  rose  cruciforme,  etc.. 

Puis  la  sépulture  d'une  femme  dont  le  nom  était  Eu(pe;i.a.v.  Elle  était  entourée  de  robes,  de 
manteaux,  de  suaires,  de  riches  coussins,  et  c'est  probablement  elle-même  qui  avait  fabriqué 
et  brodé  cette  collection  d'étoffes,  car  elle  possédait  tout  un  mobilier  de  bobines,  de  peignes 
à  serrer  les  tissus,  de  tambours  à  dentelles,  de  quenouilles,  d'aiguilles  en  bois  ou  en  ivoire. 
La  morte  portait  un  collier  de  pierres  précieuses  ;  ce  n'était  donc  pas  une  ouvrière,  mais  une 
grande  dame  artiste  et  aussi  un  peu  philosophe,  car  elle  était  de  la  secte  gnostique  ainsi  que 
le  montre  une  amulette  en  ivoire  placée  sur  sa  poitrine  et  la  devise  écrite  en  or  sur  ses 
babouches  :  «  Sois  en  paix  »,  dont  les  upsilons  sont  barrés  comme  un  ankh  -¥-  dont  on  aurait 
enlevé  le  haut  de  la  boucle  et  cela  donne  une  croix.  Ces  détails  nous  portent  vers  l'an  i5o  ou 
200  de  notre  ère. 

Le  corps  avait  été  mis  sous  scellés.  Les  empreintes  donnent  une  figure  de  femme  tenant 
un  vase  et  au  revers  les  caractères  :  AN-TL  Sans  doute  le  sceau  officiel  de  la  ville 
d'Antinoé. 

Je  dois  signaler  aussi  tout  un  jeu  de  plaquettes  carrées  en  bois  percées  d'un  trou  à 
chaque  angle.  M.  Capart,  le  conservateur  du  Musée  de  Bruxelles,  a  fait  remarquer  que 
les  Antélins  se  servent  encore  de  plaquettes  semblables  pour  exécuter  certains  tissus. 

Enfin  M.  Gayet  avait  rapporté  le  mobilier  d'Aurélius  Colluthus  et  de  sa  femme  Tisoia. 
C'était  un  document  de  premier  ordre,  d'abord  par  l'abondance  des  riches  étoffes  qu'on  y 
a  rencontrées  et  surtout  parce  qu'on  y  a  recueilli  quatre  papyrus  écrits  en  grec  et  dont 
trois  sont  datés. 

L'un  est  un  contrat  de  vente.  Aurélius  donne  à  sa  femme  Tisoïa  une  villa  moyennant 
9  écus  d'or  payés  comptant;  la  moitié  du  puits  et  la  moitié  de  la  cour,  qui  sont  indivis  avec 
sa  sœur  Taurounia.  L'acte  est  rédigé  dans  le  jargon  encombrant  qui  sert  encore  aux  notaires 

de  nos  jours  :   «  et  ceci,  je  le  confirme,  moi  le  vendeur  et  les  miens,  à  toi  l'acheteur  et 

aux   tiens,  par  toutes  garanties  quoi   qu'il   survienne  ou  soit  survenu,  quelque  réclamation 


SOI  1",  ]{!  l'.S      SASSAM  DES 


A.NTIMIÉ. 


I>i..  VII.    -  l'AOi;  Kl. 


Antixoé. 


l'i  .   Vril.  —  Pagk  11. 


LES  FOUILLES  11 

qu'il  se  produise  ou  se  soit  produite,  etc..  »  Date  :  «  l'année  après  le  conéulat  de  Flavius 
Vincomulius  et  Opikion,  les  très  illustres,  le  6  pbaménoth  de  la  septième  indiction  à 
Antinoopolis  la  très  illustre  »    (2  mars  454)- 

Un  certificat  de  docteur  donne  la  date  du  i3  février  455,  et  un  fragment  de  trois  lignes, 
celle  du  29  juin  456. 

Le  morceau  important  est  le  testament  du  défunt.  La  date  était  sans  doute  écrite  au 
début  qui  manque  :  <.<...  et  fatigué  de  lutter  de  mon  corps,  craignant  de  quitter  la  vie  subite- 
ment et  à  l'improviste,  sain  de  raison  et  d'esprit,  tenant  compte  de  tout  avec  exactitude,  valide 
d'entendement,  je  fais  ce  testament  sous  les  yeux  de  sept  témoins  que  j'ai  convoqués  selon 
la  loi  et  qui  signeront  plus  bas  à  ma  suite...  »  «  ...  Je  veux  pour  béritier  ma  cbère  épouse 
Tisoïa  pour  tous  les  biens  que  je  laisserai,  tant  meubles  qu'immeubles,  de  tout  genre,  de 
toute  espèce,  de  toute  valeur...  Je  veux  que  mon  corps  soit  enseveli  dans  un  suaire  et  qu'on 
célèbre  les  saintes  offrandes  et  les  repas  funèbres  pour  le  repos  de  mon  âme  devant  Dieu 
tout-puissant...  » 

C'est  un  chrétien,  mais  il  parle  encore  d'offrandes  (usage  qui  a  persisté  encore  dans  nos 
campagnes)  et  de  repas  funèbre.  Il  est  question  de  son  co-propriétaire,  le  très  pieux  prêtre 
Chérémon,  et  un  certain  Phébammon,  fils  d'Isidore,  sous-diacre,  signe  comme  témoin.  Famille 
cléricale,  dirait-on  maintenant.  Les  étoffes  aussi  sont  chrétiennes  ;  deux  grands  manteaux  en 
tissus  frisés  avec,  à  chaque  angle,  de  grands  swasticas  ;  de  grands  suaires  multicolores  mon- 
trant des  croix  rouges  ou  vertes  et  des  roses  à  quatre  pétales.  Sur  les  chemises  et  les  robes, 
aucune  figure,  mais  des  ornements  monochromes  et  géométriques.  Enfin,  les  portraits  des 
défunts;  ils  ne  sont  ni  peints  sur  toile,  ni  modelés  dans  le  plâtre  ;  c'est  un  panneau  de  tapis- 
serie qui  nous  présente  les  effigies  de  Colluthus  et  de  Tisoïa.  Hélas!  quel  art  de  décadence  ! 
ce  n'est  plus  que  le  procédé  technique  qui  nous  rappelle  les  beaux  Gobelins  de  l'époque  romaine. 
La  femme  tient  un  bouquet;  le  mari  porte  en  mains  un  papyrus;  persistance  de  l'idée  du 
rituel  funéraire  qui  ouvre  les  portes  de  l'au-delà  ;  de  même  que  les  portraits  mis  dans  la  tombe 
rappellent  les  supports  du  double. 

On  voit  que,  moins  les  soieries,  tous  les  genres  de  tissus  sont  fournis  par  cette  trouvaille 
datée  du  v^  siècle. 

Au  fond  d'un  puits  de  1 5  mètres  M.  Gayet  avait  trouvé  un  autre  couple  beaucoup  plus 
ancien,  remontant  à  la  xii®  dynastie.  Dans  une  niche  creusée  dans  le  roc  on  avait 
placé  toute  une  peuplade  de  petites  poupées  en  bois,  destinées  à  représenter  pour  l'autre 
monde  les  serviteurs  des  défunts  dans  toutes  leurs  fonctions  journalières  :  agriculteurs,  cuisi- 
niers, meuniers,  rameurs  dans  les  barques.  En  Egypte,  les  siècles  se  touchent  et  l'on  ne  peut 
donner  un  coup  de  pioche  sans  trouver  en  voisinage  des  objets  que  trois  à  quatre  mille 
ans  avaient  séparés. 

1900-1901 

Le  ministère  de  l'Instruction  publique  ne  pouvait  rester  indifférent  à  la  vue  des  étonnantes 
découvertes  de  M.  Gayet,  aussi  les  frais  de  cette  campagne  furent  supportés  par  le  gouver- 
nement ;  le  savant  archéologue  partit  en  Egypte  avec  le  titre  officiel  de  chargé  de  mission. 

Il  revint  avec  une  profusion  d'étoffes  de  tous  les  types. 


1?  LES  PORTRAITS  D'ANTINOE 

Après  les  explications  que  j'ai  données,  il  me  semble  inulilc  d'en  parler  de  nouveau. 
Il  exposa  une  collection  d'ivoires  dont  une  lunette  curieuse,  des  verreries,  des  roseaux  à 
inscriptions  chrétiennes  et  des  planchettes  ayant  servi  de  cahier  aux  écoliers  d'Antinoé,  pour 
l'étude  de  la  grammaire,  de  la  géographie  et  des  sciences.  Déjà,  l'année  précédente,  il  nous 
avait  montré  une  institutrice,  munie  des  mêmes  planchettes  qui,  sans  doute,  avaient  servi  de 
modèles. 

Toutes  ces  étoffes  et  ces  objets  variés  furent  plus  lard  distribués  entre  les  Musées  du 
Louvre,  de  Cluny,  des  Gobelins,  de  Sèvres,  des  Arts  décoratifs,  des  Arts  et  Métiers  et  un  grand 
nombre  de  Musées  de  province. 

11  apporta  aussi  un  sarcophage  quadrangulaire  de  la  xu^  dynastie.  L'inscription  présente 
une  prière  en  l'honneur  des  âmes  de  la  royale  favorite  Paout-m-hat. 

Il  y  avait  aussi  de  beaux  portraits  en  plâtre  et  la  superbe  peinture  sur  toile  de  la  Dame  à 
la  croix  d'or,  jeune  chrétienne  qui  lève  la  main  droite,  la  paume  en  avant,  faisant  ainsi  un 
geste  d'adoration  ou  de  bénédiction,  et  tient  de  la  gauche  le  monogramme  du  Christ,  le  X  et  le 
P  disposés  de  façon  à  figurer  une  croix  -+-  et  à  rappeler  en  même  temps  l'ancien  hiéroglyphe 
ankh  ^l,   symbole  d'éternité. 

Enfin,  M.  Gayet  nous  montra  la  sépulture  de  Thaïas  et  celle  de  l'anachorète  Sérapion. 
Grande  émotion  :  Sérapion  est  célèbre  ;  c'était  un  contemporain  de  saint  Antoine.  Thaïas 
pouvait  être  Thaïs  ;  on  déclara  même  qu'elle  l'était. 

Seulement  la  légende  nous  dit  que  Thaïs  était  d'Alexandrie,  qu'après  avoir  par  sa  beauté 
mis  le  désordre  parmi  la  jeunesse  de  cette  ville,  elle  fut  convertie  par  un  moine  et  s'enferma 
pendant  trois  ans  dans  un  étroit  réduit  scellé  de  plomb;  elle  n'en  sortit  que  pour  mourir, 
quelques  jours  après  sa  libération. 

Or,  Thaïas  était  vêtue,  comme  une  princesse,  de  riches  étoffes,  sa  robe  était  bordée  de 
soieries  sassanides  que  nous  n'avions  pas  retrouvées  depuis  la  découverte  de  dignitaires 
byzantins  ;  ses  souliers  étaient  dorés  avec  une  croix  d'or  sur  le  bout,  sur  sa  tête  on  avait 
posé  un  voile  de  gaze  rose  d'un  coloris  extraordinaire,  au  cou  un  collier  d'améthystes  et  de 
saphirs  avec  pendentifs  de  nacre,  de  rubis,  d'émeraudes  et  de  topazes  brûlées. 

C'était  une  chrétienne  à  coup  sûr,  il  y  avait  dans  son  tombeau  la  corbeille  à  pain, 
les  gobelets  de  cristal  pour  boire  le  vin  de  la  communion,  même  une  grande  jarre  avait 
contenu  du  vin  de  Miké,  cru  célèbre  sans  doute.  Il  y  avait  une  croix  ansée  et  une  croix 
grecque;  elle  tenait  dans  sa  main  des  immortelles  et  une  rose  de  Jéricho,  symbole  de 
résurrection  ;  autour  d'elle,  on  avait  placé  des  palmes  tressées  comme  celles  qu'on  prépare 
à  Rome  le  jour  des  Rameaux  (PI.  IX  et  X). 

L'objet  le  plus  curieux  était  un  compte-prières  en  forme  d'escalier;  des  incrustations 
marquaient  des  petits  trous,  rangés  par  dizaine  ou  par  douzaine,  et,  à  la  partie  supérieure, 
figurant  la  troisième  marche,  dans  un  petit  tiroir  était   une  croix  de  bronze. 

Les  deux  personnages  ont  été  trouvés  dans  des  tombeaux  centres,  soigneusement 
maçonnés  et  construits  en  pierre  de  taille  ;  autour  de  ces  tombeaux,  gironnaient  des  masses 
de  sépultures  plus  modestes.  Thaïas  et  Sérapion   avaient  donc  été  des  chrétiens  notoires. 

Afin  d'expliquer  le  luxe  de  la  prétendue  Thaïs,  on  rappelle  qu'à  cette  époque  on 
voulait  que  les  morts  comparussent  devant  le  Seigneur  en  belle  tenue,  en  «  costume 
glorieux  ». 


LES  FOUILLES  13 

La  pauvre  Thaïs,  en  sortant  de  son  réduit,  devait  avoir  des  vêtements"  en  assez  piteux 
état  ;  rien  d'étonnant  à  ce  que  les  élégantes  d'Antinoé  se  soient  entendues  pour  vêtir  avec 
luxe  la  sainte  morte. 

Quant  à  la  ville  d'Alexandrie,  son  nom  ne  figure  pas  sur  les  manuscrits  les  plus 
anciens.  Donc  Thaïs...  c'est  possible... 

Pour  en  avoir  le  cœur  net,  je  priai  M.  l'abbé  F.  Nau,  qui  lit  le  grec,  le  latin,  l'hébreu, 
le  copte  et  le  syriaque,  de  bien  vouloir  s'occuper  de  la  question. 

Il  consulta  les  manuscrits  de  Rome,  de  Berlin,  de  Jérusalem,  d'Oxford,  de  Londres 
et  de  Paris,  puis  il  publia  les  plus  anciens  sur  huit  colonnes  (i),  afin  que  le  lecteur  puisse 
constater  toutes  les  variantes  et  les  similitudes. 

Ce  travail  nous  procura  une  surprise  assez  curieuse,  c'est  que  ce  n'est  pas  le  moine 
Paphnuce  qui  convertit  Thaïs.  Tous  les  textes  grecs,  qui  sont  les  plus  anciens,  ne  parlent 
que  de  Sérapion.  Quand  on  voulut  traduire  la  légende  en  syriaque,  à  Sérapion  on  subs- 
titua Bézarion,  et  quand  on  fit  la  traduction  latine,  Sérapion  devint  Paphnuce.  Pourquoi? 
On  ne  le  saura  sans  doute  jamais. 

A  ce  propos,  M.  l'Abbé  F.  Nau  fait  observer  que  dans  l'opéra  de  Massenet,  le 
Paphnuce  de  M.  Anatole  France  est  appelé  Athanaël,  qui  est  plus  vocal.  Et  il  ajoute  : 
«  Nous  pouvons  donc  supposer  qu'après  bien  des  siècles,  dans  un  lointain  pays,  un  érudit 
démontrera  aux  musicolâtres  ses  contemporains  (qui  connaîtront  seulement  des  traductions 
ou  des  adaptations  de  la  comédie  lyrique)  que  le  sujet  en  est  tiré  d'un  roman  écrit  en 
France  au  xix^  siècle,  où  l'homme  qui  convertit  Thaïs  est  appelé  Paphnuce  et  non  Athanaël. 

«  11  nous  est  permis  de  croire  qu'il  se  donnera  autant  de  peine  pour  expliquer  cette 
substitution  que  nous  nous  en  donnons  nous-même  pour  expliquer  celle  de  Paphnuce  et 
Bézarion  à  Sérapion.    » 

Revenons  à  Thaïs.   Un  manuscrit  grec  du  iv^  siècle  nous  dit  : 

«  Le  père  Sérapion  traversait  un  jour  un  certain  bourg  de  l'Egypte  et  il  vit  une 
courtisane  dans  sa  demeure.  Et  le  vieillard  prenant  la  parole  lui  dit  :  «  Attends-moi  le 
«  soir,  car  je  veux  aller  à  toi.  »  Il  revient  et  passe  son  temps  à  dire  des  prières.  La  jeune 
femme  se  met  à  genoux,  prie  aussi  et,  se  prosternant,  s'écrie  :  «  Fais  charité,  père,  et 
«  conduis-moi  où  je  puisse  plaire  à  Dieu.  »  Il  la  mène  à  un  monastère  de  vierges,  et  c'est 
la  repentie  qui  demande  à  ne  manger  qu'un  pain  tous  les  quatre  jours  et  qui  demande 
aussi  qu'on  la  mette  dans  une  cellule  scellée,  où  on  lui  passe  par  la  fenêtre  un  peu  de 
pain  et  l'ouvrage  manuel.  Elle  y  resta  toute  sa  vie.   » 

On  voit  dans  ce  récit  que  c'est  par  hasard  que  le  moine  rencontra  la  femme,  et  l'on 
ne  nomme  ni  la  femme,   ni  la  ville. 

Un  autre  manuscrit  grec  nous  conte  l'histoire  de  Païsie  ou  Taïsie  ;  les  deux  mots 
signifient  Don  d'Isis  (Isidore),  l'un  avec  l'article  égyptien  pa,  l'autre  avec  l'article  la. 

On  racontait  que  les  parents  d'une  jeune  fille  nommée  Païsie  moururent  et  elle 
resta  orpheline.  Elle  songea  à  faire  de  sa  maison  une  hôtellerie  pour  les  pères  de  Séété 
et  passa  ainsi  un  certain  temps  à  héberger  et  soigner  les  pères. 

Après   quelque   temps,    quand    ses    biens   furent   dissipés,  elle  commença   à  manquer. 

(1)  Annales  du  Musée  Guimel,  t.  XXX  (2^  partie),  Histoire  de  Thaïs. 


14 


LES   PORTRAITS   D'ANTINOE 


Des  hommes  pervers  s'étaient  attachés  à  elle,  ils  la  détournèreni  de  son  but  et  enfin  elle 
en  arriva  à  se  mal  conduire. 

Les  Pères  l'apprirent  et  déléguèrent  l'anachorète  Jean  le  Nain,  pour  la  ramener  dans 
la  bonne  voie.  Quand  il  se  présenta,  les  gens  de  la  maison  le  reçurent  mal  :  «  Vous 
autres,  depuis  le  commencement,  vous  avez  mangé  ce  qui  lui  appartenait  et  maintenant  elle 
est  pauvre.   » 

Païsie  est  informée  de  l'incident  et  tout  de  suite  elle  pense  à  son  intérêt  :  «  Ces 
moines,  dit-elle,  voyagent  toujours  du  côté  de  la  mer  Rouge  et  trouvent  des  perles  de  grand 
prix.   »  Elle  se  pare  et  dit  :  «  Appelle-le.   » 

Le  moine  lui  fait  la  morale,  elle  pleure  et  le  suit.  La  nuit  les  surprend  dans  le  désert, 
le  moine  la  fait  coucher  sur  le  sable  et,  au  milieu  de  la  nuit,  il  se  réveille  et  voit  une  traînée 
lumineuse  qui  s'étend  du  ciel  jusqu'à  elle  et  il  aperçoit  les  anges  du  ciel  emportant  son 
âme.  Il  tombe  à  genoux  en  priant  Dieu  et  il  entend  une  voix  qui  dit  :  «  Sa  pénitence  d'une 
heure  l'emporte  sur  les  pénitences  de  beaucoup  qui  les  prolongent  mais  n'arrivent  pas  à 
montrer  autant  de  ferveur  que  celle-ci.  » 

On  prévoit  que  les  deux  anecdotes  vont  se  souder  pour  former  la  légende  définitive. 
Sérapion  demeure  le  protagoniste  de  l'aventure;  Jean  le  Nain  disparaît  et,  à  la  fin  du  récit, 
sur  l'intervention  de  saint  Antoine  devenu  le  deiis  ex  machina,  c'est  le  moine  Paul  qui 
le  remplace  pour  avoir   la   vision    lumineuse    et  céleste  de  Thaïs  montant  au   ciel. 

Mais  pour  gagner  le  paradis,  il  lui  a  fallu  subir  trois  ans  de  cellule,  tandis  que  Païsie 
s'en  tire  avec  quelques  heures  de  repentir. 

A  mesure  que  le  roman  se  façonne,  la  littérature  intervient,  les  phrases  se  développent 
et  s'allongent  et  comme  toujours,  dans  les  œuvres  d'imagination,  abondent  les  détails 
précis. 

«  Et  la  renommée  de  sa  beauté  se  répandit  et  beaucoup  vinrent  de  loin  pour  la  voir 
et  ils  étaient  captivés  par  sa  beauté,  aussi  bien  les  étrangers  que  ses  concitoyens.  Et 
comme  la  biche,  dit  l'Ecriture,  frappée  d'une  flèche  dans  le  foie,  ainsi  ils  étaient  frappés 

des  traits  de  la  concupiscence.  Quand  ils  voyaient  l'éclat  de  son  visage 
et  l'harmonie  de  tout  son  corps,  ils  étaient  saisis  d'un  irrésistible  amour 
et  la  folie  causée  par  sa  séduction  brûlait  en  eux  comme  une  flamme. 
Les  hommes  ainsi  embrasés  méprisaient  leurs  biens  et  leui's  affaires  pour 
assouvir  leur  impudique  ardeur.  Beaucoup,  à  cause  d'elle,  vendirent  les 
biens  de  leurs  parents,  d'autres  n'épargnèrent  même  pas  leurs  habits, 
et  d'autres  enfin  apprirent  à  voler  pour  satisfaire  leur  passion  honteuse; 
ainsi,  devenue  un  abîme  de  mort,  elle  précipitait  chaque  jour  dans  le 
barathre  son  âme  et  celles  de  tous  ceux  qui  l'approchaient.   » 

Pour  sauver  ces  pécheurs,   Sérapion  se  dévoue  ;  il  va    à  la  grande 

ville,  donne  une  pièce  d'argent  à  la  belle  jeune  fille  et  lui  demande  d'aller 

dans  une  chambre  où  personne  ne  piiisse  les  voir  :  à  quoi  la  courtisane 

répond  que  Dieu  les  verra  partout.  Le  saint  homme  s'empare  de  ce  mot  et  fait  comprendre  à 

Thaïs  qu'elle  a  la  foi  et  qu'elle  peut   sauver  son  âme   par  des  pénitences.  On  sait  le  reste. 

Maintenant  que  nous  avons  feuilleté  les  récits  primordiaux,  si  nous  nous  demandons 

quels  rapports  peuvent  exister  entre  notre  Thaïas  et  Taïsie  ou  plutôt  Païsie,  nous  sommes. 


CHRISME    DE  THAÏAS. 


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Antinoé. 


Pl.  X.  —  Page  lû. 


LES  FOUILLES 


15 


COLLIER 
DE    SÉRAPIOX. 


je  crois,  aussi  embarrassés  qu'au  début,  et  tout  ce  que  nous  pouvons,  trouver  afin  de 
satisfaire  ceux  qui  viennent  tous  les  jours  au  Musée  pour  «  voir  Thaïs  »,  c'est  de  leur  dire 
qu'il  n'est  pas  impossible  que  Thaïas  soit  Thaïs. 

Quant  à  Sérapion,  voici  : 

La  momie  rapportée  par  M.  Gayet  était  revêtue  dune  robe  de  bure  noire  avec  un 
capuchon  rembourré  d'un  énorme  coussin.  Etait-ce  pour  avoir  trop  chaud,  devoir  de  péni- 
tence, ou  pour  se  préserver  des  rayons  du  soleil  d'Egypte,  précaution  hygiénique? 

Sa  taille  était  cerclée  de  deux  grosses  ceintures  de  fer  de  dix  centimètres  de  large,  placées 
à  même  la  peau;  chacun  de  ses  bras,  chacune  de  ses  jambes  portaient  deux  lourds  anneaux 
de  fer  forgé  sur  le  vif,  huit  en  tout.  Il  avait  au  cou  un  collier  de  fer 
massif  qu'il  ne  put  mettre  qu'en  passant  sa  tête  au  travers,  une  forte  croix 
de  fer  pendait  au  collier,  mais  cette  grossière  parure  ne  devait  pas  être  un 
instrument  de  supplice.  Dans  les  mosaïques  de  Saint-Vital  à  Ravenne,  on 
voit  les  courtisans  de  l'empereur  Justinien  porter  des  colliers  massifs  tout  à 
fait  semblables,  seulement  ils  sont  en  or  :  la  croix  de  Sérapion  devait  être 
un  insigne  de  dignité,  d'autant  que  la  croix  et  l'anneau  rigide  forment  le 
chrisme  (-+•)• 

Une  étole  de  cuir  gaufré  devait  également  indiquer  un  grade  ecclésias- 
tique. Enfin,  la  moitié  d'un  bâton  pastoral  garni  de  cuir  et  de  clous  marquait 
aussi  une  suprématie;   l'autre  moitié  du   bâton  avait  servi  à  faire  des  reli- 
ques. Sur  un  tesson  de  poterie,  papier  habituel  des  Egyptiens,  était  écrit  Socca-icov  Ivopvwj-xXo'j, 
Sérapion  fils  de  Kornostalos. 

Or  un  texte  syriaque  nous  donne  des  détails  intéressants  sous  ce  titre  :  «  Histoire 
des  belles  actions  de  l'ermite  Sérapion  qui  fut  moine.  » 

Il  y  est  écrit  :  «  ...A  cette  parole  il  rendit  l'âme  et  aussitôt  les  frères  descellèrent  la  porte  de 
sa  cellule,  entrèrent  et  l'emportèrent.  Quand  on  le  dépouilla  de  sa  robe  pour  l'oindre  d'huile,  on 
trouva  que  son  corps  était  ceint  d'une  ceinture  de  fer  qui  avait  causé  sur  sa  chair  de  nombreuses 
blessures.  Alors  ils  louèrent  et  bénirent  Dieu  de  la  constance  du  bienheureux  et  ils  l'enterrèrent 
avec  grand  honneur,  comme  il  convenait.    » 

A  la  nouvelle  de  sa  mort,  les  gens  de  Rome  et  d'Athènes  (les  colons  venus  d'Europe) 
sortent  de  la  ville  avec  une  multitude  de  peuple  et  se  rendent  au  désert;  les  monastères 
de  femmes  aussi  se  mettent  en  marche  pour  voir  le  sépulcre  du  saint.  On  essaye  même  de 
s'emparer  de  ses  restes  mortels  pour  les  ramener  dans  la  ville.  «  Ils  se  donnèrent  beaucoup  de 
peine  autour  du  cercueil  de  pierre  dans  lequel  le  juste  était  placé,  mais  il  n'y  eut  pas  moyen 
de  l'ouvrir.   » 

Nous  avons  vu  que  le  tombeau  découvert  par  notre  archéologue  avait  été  solidement 
construit. 

Tous  ces  renseignements  fournis  par  les  textes  nous  confirment  nettement  dans  l'assurance 
que  c'est  le  vrai  Sérapion  dont  nous  avons  la  dépouille,  et  quels  que  soient  les  doutes  qui 
subsistent  au  sujet  de  Païsie,  Thaïs  ou  Thaïas,  il  faut  reconnaître  que  les  trouvailles  de  cet 
hiver  étaient  vraiment  sensationnelles. 


16 


LES   POUÏRAITS   DANÏINOÉ 


1901-1902 


1902-1903 


TAPISSERIE  :    CIIllISME 
ET    PAONS. 


Pendant  ces  deux  hivers  ce  fut  encore  le  ministre  de  Flnstruction  publique  qui  donna  une 
mission  officielle  à  M.  Gayet  et  fit  les  frais  des  fouilles. 

L'intérêt  de  ces  deux  campagnes  fut  plutôt  à  Antinoé  qu'à  Paris.  Non  que  M.  Gayet  n'ait 
rapporté  une  abondante  moisson  de  tissus,  de  portraits  en  plâtre,  d'objets  archéologiques 
précieux,  destinés  uniquement,  je  l'ai  dit,  à  être  répartis  entre  les  Musées  de  France,  mais  il 

attaqua  un  nouveau  terrain  de  découvertes,  il  sonda  les  rochers  de 
la  chaîne  arabique  qui  domine  la  ville,  pensant  avec  raison  qu'il  devait 
y  rencontrer  des  sépulcres  de  patriciens,  ensevelis  avec  les  soins  qui 
rappellent  les  procédés  de  l'antique  Egypte. 

Ces  rochers  sont  pleins  d'excavations  creusées  de  main  d'homme. 
Tantôt  ce  sont  d'anciennes  carrières  dont  les  salles,  au  plafond 
soutenu  par  des  piliers  mal  équarris,  ont  quelquefois  6o  mètres  de  long; 
tantôt  ce  sont  de  petits  souterrains,  exploités  d'abord,  mais  ensuite 
utilisés  comme  caveaux  funéraires,  tantôt  enfin  des  hypogées  creusés 
spécialement  dans  la  montagne  pour  recevoir  la  dépouille  de  quelque 
personnage  de  marque. 

Toutes  ces  tombes  étaient  précédées  d'une  chapelle  construite  en 
moellons  ou  en   briques   crues,  qui  était,   comme  à  l'époque  pharao- 
nique, le  salon  de  réception  du  mort. 
La  difficulté  pour  le  chercheur,  c'est  qu'il  arrive  le  dernier  et  que  tous  ces  caveaux  n'ont 
cessés  d'être  ouverts,  brisés,  pillés;  les  anachorètes  chrétiens  en  ont  fait  leur  demeure  et  il  est 
bien  rare  de  rencontrer  encore  une  sépulture  inviolée. 

Pourtant  M.  Gayet  eut  la  bonne  fortune  d'en  trouver  intactes  un  certain  nombre;  je  m'ar- 
rêterai à  quelques  sépultures  particulièrement  caractéristiques. 

Un  personnage  entouré  de  bandelettes  croisées  rouges  et  jaunes.  A  côté  de  lui,  on  avait 
placé  deux  petites  poupées  en  plâtre  représentant  des  gens  mangeant  sur  une  table,  le  triclinium 
sans  doute,  et  chargées  d'inviter  le  défunt  à  dîner.  On  ramassa  aussi  un  buste  de  Minerve 
en  terre  cuite,  un  buste  de  Bacchus  en  bronze,  peut-être  le  haut  d'un  bâton  de  commande- 
ment, car  il  peut  s'emmancher,  et  un  Bes  guerrier  en  terre  cuite.  Le  défunt  n'était  donc  pas 
tout  à  fait  un  isiaque,  puisqu'il  vénérait  les  divinités  olympiennes.  M.  Gayet  pense  que  c'était 
un  centurion  romain  (?). 

Un  autre  personnage,  chrétien  celui-là,  richement  vêtu,  entouré  de  nombreuses  écharpes 
et  décoré  d'un  large  ruban  rouge  supportant  une  médaille  de  saint  Georges.  Autour  de  lui, 
dans  la  maçonnerie  de  son  tombeau,  on  avait  placé  beaucoup  de  vases  peints  de  sujets  religieux. 
L'un  d'eux,  qui  a  été  rapporté,  montre  d'un  côté  un  poisson,  dont  on  connaît  le  sens  sym- 
bolique, et  de  l'autre  la  représentation  d'un  jardin  suspendu  en  terrasse,  avec  une  balustrade 
et  une  treille  plafonnant  ;  des  fleurs,  des  arbres,  des  palmiers,  poussent  derrière  la  balustrade; 
des  sortes  de  nuages  en  volutes,  peints  en  dessous,  font  supposer  que  c'est  une  vue  du  paradis 
chrétien.  Presque  toutes  les  tombes  de  cette  époque  ont  des  parois  ornées  de  fresques  dont  il 
ne  reste  que  quelques  fragments. 


LES  FOUILLES 


17 


Les  sujets  appartiennent  au  répertoire  du  symbolisme  primitif  des  catacombes.  C'est 
rOrante,  les  bras  levés  :  souvenir  de  l'âme  égyptienne  paraissant  devant  Osiris,  le  juge  infernal  ; 
c'est  le  bon  Pasteur,  la  colombe,  le  paon,  les  arbres  du  jardin  paradisiaque,  les  ponts  de  l'enfer 
persan. 

D'autres  figures  qu'il  est  malaisé  d'expliquer,  il  ne  reste  que  les  pieds,  auprès  desquels 
viennent  se  coucher  des  lions  ou  des  chacals  (Orphée  ou  Daniel). 

La  croix  enfin,  soit  seule,  soit  nimbée  d'une  couronne  pour  former  le  ■+.,  est  placée  entre 
des  candélabres  et  des  tiges  de  lis. 

Détail  singulier,  au  moment  de  murer  le  caveau,  toutes  ces  peintures  avaient  été  recou- 
vertes d'un  lait  de  chaux.  Pourquoi?  Est-ce  une  survivance  du  badigeon  blanc  des  chambres 
funéraires  des  pyramides  de  Dachour,  où  même  le  précieux  granit  rose  est  peint  en  blanc? 
Est-ce  pour  mettre  les  images  dans  une  sorte  de  lointain  magique,  où  l'âme  seule  peut  les 
apercevoir  ? 

Sur  les  murailles  d'un  tombeau  donton  a  ramené  la  momie,  l'on  voit  l'homme  aux  lions  et 
le  bas  d'un,  autre  personnage  élégamment  drapé  à  l'antique,  avec  une  large  étole  barrant  le 
costume,  et,  sur  la  droite,  une  toute  petite  femme  qui  prie,  les  mains  baissées  en  avant. 

La  défunte,  dont  le  corps  est  assez  bien  conservé,  est  couronnée  de  fleurs,  la  tête  posée 
sur  un  coussin  de  haute  lisse,  orné  d'un  paon  et  d'une  colombe.  Ses  cheveux  blonds  lui  des- 
cendent jusqu'aux  genoux.  Sur  une  écharpe  sont  brodées  des  feuilles  du  Ficus  religiosa,  très 
bien    caractérisées.    C'est    l'arbre 
sous  lequel   Çakia-Mouni   est  de- 
venu Bouddha. 

Cette  feuille  stylisée  est  deve- 
nue la  palme  des  châles  de  cache- 
mir  et  des  tapis  persans. 

A  côté  de  la  morte  on  avait 
déposé  des  branches  de  palmier, 
de  saule  et  une  belle  palette  à 
prières  ornée  de  points  ronds,  pour 
compter,  comme  le  petit  escalier 
de  Thaïas,  et  montrant  au  centre 
une  petite  croix  de  nacre  dans  une 
arcade,  la  porte  de  l'au-delà. 

Citons  en  passant  deux  digni- 
taires  byzantins,    vêtus   du   lourd 

manteau  que  nous  connaissons,  en  bourre  de  soie  pourpre  et  orné  de  soieries  sassanides. 
C'est  pour  ainsi  dire  un  uniforme. 

La  dame  Sabina  avait  avec  elle  une  pierre  gnostique,  un  poisson  d'ivoire,  un  vase  de 
verre  avec  la  croix  et  les  lettres  a.  et  w.  Très  richement  vêtue  d'une  robe  rose,  d'un  man- 
telet  rouge,  portant  un  collier  de  perles  et  d'améthystes,  elle  était  enveloppée  d'un  immense 
châle  de  pourpre,  dans  lequel  on  avait  fixé  des  appliques  multicolores  représentant  des  groupes 
de  petits  amours  dans  toutes  les  positions  et  de  toutes  les  races,  car  il  y  en  a  de  nègres 
Dans  les  angles,  des  bandes  montrent  d'autres  amours,  jouant,  dans  les  lotus,  avec  des  dau- 


CHALE    BRODE    :     APOLLON    ET    DAPHNE. 


18 


LES   PORTRAITS   D'ANTINUÉ 


phins;  elles  accompagnent  quatre  carrés,  avec  un  médaillon  central,  racontant  l'histoire 
d'Apollon.  Voilà  donc  un  vêtement  païen  porté  par  une  chrétienne. 

Mais  un  des  carrés  nous  montre  Daphné,  changée  en  laurier  et  qui  présente  au  dieu 
une  fleur  cruciforme  en  faisant  avec  le  pouce  et  l'index  un  rond  qui  figure  le  ■+•  renversé. 
Quant  à  Apollon,  il  répond  que,  lui  aussi,  est  chrétien  en  prenant  dans  son  carquois  une 
flèche  d'un  geste  identique.  11  faut  donc  en  conclure  que,  au  moment  où  vivait  Sabina,  si 
le  répertoire  ornemental  des  tisseurs  de  châles  était  toujours  le  répertoire  païen,  ils  savaient, 
par  d'ingénieux  symbolismes,  satisfaire  la  foi  de  leurs  riches  clientes. 

Myritlîis  était  noyée  dans  un  lit  de  feuilles  odorantes.  M.  Gayet  l'a  surnommée  la  magi- 
cienne (?). 

Elle  avait  un  fragment  de  grimoire  incompréhensible  écrit  en  grec  sur  parchemin,  un 
petit  tambourin  et  un  curieux  miroir  en  verre  convexe,  dans  lequel  on  se  voit  tout  petit  ;  la 
monture  en  ivoire  est  élégante  et  a  la  particularité  d'avoir  un  double  fond  percé  de  trous  tout 
à  l'entour,  et  dans  l'un  se  trouvait  une  petite  cheville  mobile  qu'on  pouvait  déplacer  d'un  trou 

à  l'autre.  Etait-ce  un  jeu  ?  Peut-être  un 

_  AnJinoè  -  r^' €oatre(ort5   rfe  f.  montagne   nord .  est     compte-prières,  comme  celui  de  Thaïas. 

Et  pourtant  Myrithis  n'était  pas  chré- 
tienne. 

Une  des  tombes  les  plus  impor- 
tantes fut  celle  de  Lioukaiônia  dont 
voici  le  plan  et  la  coupe. 

C'est  une  momie  blanche  étonnam- 
ment conservée.  Dans  la  vitrine  où  elle 
repose  avec  ses  prunelles  d'or,  pointées 
de  pupilles  noires,  elle  est  vivante.  Sur 
sa  tête  une  couronne  de  feuilles  de  cédratier,  dans  sa  main  un  bouquet  formé  de  feuilles  de 
vigne  roulées  en  boules;  dans  un  petit  panier  de  terre  cuite,  des  lichens  sacrés  venus  de 
Grèce.  Dans  l'épaisseur  des  murailles  de  son  caveau,  une  cachette  contenant  son  laraire, 
exclusivement  composé  de  figurines  égyptiennes  en  terre  cuite.  C'était  une  isiaque  de  la  secte 
de  Rome.  Un  jeu  de  quinze  petits  modèles  de  coiffure  complétait  le  mobilier.  J'ai  déjà 
donné  de  tout  cela  des  explications  auxquelles  je  renvoie  (i). 

Un  jour,  en  repassantà  l'endroit  où  il  avait  trouvé  la  tombe  de  Thaïas,  M.  Gayet  remarqua 
que  le  terrain  avait  des  efflorescences  salines.  Ce  n'est  qu'à  de  grandes  profondeurs  que  l'on 
trouve  ces  couches  de  sel.  Il  fallait  donc  qu'en  explorant  les  tombeaux  de  ce  quartier  on  ait 
ramené  à  la  surface  des  parties  salées  qui,  elles-mêmes,  avaient  été  extraites  de  stratifications 
plus  basses.  Il  en  conclut  qu'il  y  avait  là  deux  nécropoles  superposées.  En  effet,  des  sondages 
firent  découvrir  dix-huit  corps  de  femmes  placés  au  niveau  de  la  sépulture  de  Thaïas  qui  avait 
été  trouvée  à  3  m.  5o  au-dessous  du  sol.  Les  femmes  devaient  faire  partie  d'une  confrérie, 
elles  portaient  une  sorte  d'uniforme,  avaient  été  enterrées  avec  des  palmes  et  des  suaires  por- 
tant des  monogrammes  -p   avec  le  p  non  déformé  :  donc,  des  chrétiennes. 

Sur  les  bandelettes  qui  les  entouraient  on  avait  écrit  dans  tous  les  sens    Eu(j;u/'.  Avrivoe, 

{X)  Annales  du  Musée  Guimel,  t.  XXX  (i^  partie),  Symboles  asiatiques. 


Echelle    O.OOS  pour  tneJ're 


SOIERIES     SASSANIDES 


•Antinoé. 


Pl.  XI.  —  Page  .18 


Antinoé. 


Pl.  XII.  -   Page  i;i. 


BOUCLE     DE     FLEURS     : 

SY3IB0LE  d'Éternité. 


LES  FOUILLES  19 

les  âmes  heureuses  d'Antinoé  ou  les  âmes  heureuses  de  la  confrérie  d'Antinoé,  dans  le  cas  où 
une  société  de  secours  mutuels,  fondée  dans  un  but  funéraire,  à  l'époque  païenne,  aurait 
continué  à  fonctionner  avec  les  nouveaux  dogmes. 

Une  enveloppe  de  momie  avec  peinture  sur  la  toile  nous  donne  le  portrait  fort  bien  exécuté 
d'un  jeune  homme  ;  le  ton  de  la  chair,  les  cheveux  noirs  et  frisés  nous  indiquent  un  Africain  ;  la 
figure  énergique  et  belle  a  une  expression  de  rêverie  que  les  artistes  cherchaient  à  donner  à 

ces  figures  de  défunts,  qui  se  présentaient  pour  être  reçus  au  ciel.        

La  tête  se  détache,  comme  celle  de  la  dame  à  la  croix  d'or  et  celle 
de  la  femme  grecque,  sur  une  surface  blanche  rectangulaire,  qu'on 
a  appelée  l'auréole  carrée  et  qui  est  la  porte  du  paradis  isiaque  avec 
son  architrave  ornée  du  disque  solaire  affronté  d'urseus  dressés. 

Une  de  ses  mains  tient  la  guirlande  de  fleurs  repliée  de  façon 
à  reproduire  la  courbure  du  anch  Al,  et  la  main  qui  réunit  les  deux 
bouts  pendants  figure  la  ligne  transversale.  Sur  le  champ  de  l'au-" 
réole,on  a  écrit  sens  dessus  dessous  A-oXImv  E'ji'jxi,  Apollon  à  l'âme 
heureuse.  Pourquoi  cette  inscription  a-t-elle  été  tracée  à  l'envers  ? 
Quand  le  prêtre  lisait  les  prières   rituelliques,  il  tenait  dans  ses 

mains  la  tête  du  mort,  comme  cela  se  fait  encore  à  Athènes  :  il  fallait  qu'il  puisse  lire  le  nom 
pour  l'introduire  dans  les  textes  qu'il  récitait. 

1903-1904     —     1904-1905 

Les  succès  étonnants,  que,  huit  ans  de  suite,  M.  Gayet  avait  obtenus  par  ses  découvertes 
d'Antinoé,  attirèrent  l'attention  des  archéologues,  des  collectionneurs  et  des  amateurs  d'art. 
Une  association  se  forma  sous  le  titre  de  Société  française  des  fouilles  archéologiques. 

Quoique  son  but  fût  d'encourager  des  recherches  dans  tous  les  pays,  son  premier  acte 
a  été  de  consacrer  pendant  deux  ans  une  forte  part  de  ses  ressources  aux  fouilles  d'Antinoé. 

Les  résultats  en  furent  exposés  au  Petit  Palais  en  même  temps  qu'on  y  montrait  d'autres 
découvertes,  faites  en  Espagne,  en  Indo-Chine,  en  Syrie,  etc. 

Il  me  serait  difficile  de  parler  de  cette  exposition,  pour  la  raison  qu'en  ce  moment  j'étais 
en  voyage  et  que  je  ne  l'ai  pas  vue. 

Je  sais  cependant,  par  la  lecture  du  catalogue,  qu'elle  montra  à  profusion  des  étoffes 
d'époques  variées  dont  j'ai  déjà  parlé  et  qu'on  y  vit  huit  portraits  en  plâtre  peint  et  trois  enve- 
loppes de  momie  sur  lesquelles  les  défunts  étaient  représentés  en  pied  ;  l'un  se  nommait 
Ammonius,  un  autre  Kélethatis  et  le  troisième  Théoris. 

Je  pourrais  dans  cet  ouvrage  montrer  les  cinq  portraits  de  plâtre  qui  ont  été  attribués 
au  Louvre;  quant  aux  autres,  il  m'a  été  impossible  de  savoir  ce  qu'ils  étaient  devenus. 

A  cette  occasion,  M.  Gayet  présenta  au  public  d'élite  qui  venait  au  Petit  Palais,  un  docu- 
ment d'une  valeur  inestimable  tant  au  point  de  vue  de  l'art  que  des  études  mythologiques. 
C'est  un  grand  panneau  fait  pour  être  tendu  sur  une  muraille  et  qui  représente  des  scènes  de 
la  vie  de  Bacchus. 

L'étoffe  a  été  dessinée  au  pochoir,  c'est-à-dire  au  moyen  de  cartons  ajourés  :  la  netteté 
des  contours  l'indique;  on  a  ainsi  couvert  d'un  gommant  toutes  les  parties   qu'on  voulait 


20  LES  PORTRAITS  D'ANTINOE 

réserver  en  clair,  puis  on  a  teint  Téloffe  qui  a  pris  une  couleur  brun  verdâtre,  excepté  sur 
les  parties  peintes  ;  enfin  on  a  dissous  dans  un  nouveau  bain  la  réserve  gommée,  et  le 
décor  était  obtenu. 

Cette  vaste  composition  sur  mousseline  est  formée  par  trois  registres  :  i°  en  haut  une 
petite  frise  donnant  la  légende  de  la  naissance  et  de  l'enfance  de  Bacchus;  2°  une  bande  de 
pampre  avec  des  oiseaux  dominant  comme  une  treille  la  scène  du  dessous  ;  3°  des  danses 
bachiques  extraordinaires  de  mouvements  et  de  grâce. 

Pelile  frise  (i).  —  Toutà  l'extrémité  à  gauche,  c'est  la  scène  connue  de  Sémélé  frappée  de 
la  foudre.  Elle  est  étendue  sur  un  lit  drapé.  La  figure  de  Jupiter  plane  dans  les  nues.  A  côté 
d'elle  on  lit  le  mot  acTaTî-/)  (le  tonnerre). 

Une  lacune  interrompt  l'enchaînement  des  tableaux.  La  scène  reprend  à  la  naissance  de 
Bacchus. 

Sémélé  apparaît  de  nouveau  étendue  sur  un  lit.  Auprès  d'elle  se  tient  une  femme  désignée 
sous  le  nom  de  ot/.sTt;  (la  servante). 

Une  seconde  femme  que  l'inscription  nomme  Meo.  et  qui  semble  être  la  sage-femme  est 
assise  et  tient  sur  ses  genoux  un  enfant  que  le  texte  encore  appelle  Aiovutroi;  (Dionysos),  nom 
donné  par  les  Grecs  à  Bacchus.  Une  seconde  or/tsxt;  tenant  en  mains  une  lampe  complète  l'en- 
semble. Auprès  de  la  femme  assise  est  le  bassin  où  elle  vient  de  laver  le  nouveau-né. 

Une  lacune  coupe  la  composition; on  retrouve  à  son  extrémité  le  nom  de  Hsx  (Junon)  dont 
l'image  a  disparu,  puis  Bacchus  couché  dans  son  berceau  au-devant  duquel  un  guerrier,  un 
bouclier  passé  à  un  bras  et  brandissant  de  l'autre  un  glaive,  semble  veiller. 

Plus  loin  Bacchus,  jeune  enfant,  joue  avec  une  petite  Bacchante  comme  Krishna  avec  les 
laitières. 

Enfin,  après  une  seconde  lacune,  on  lit  encore  le  nom  de  Jupiter. 

Le  triomphe  de  Bacchus.  —  Au  centre  se  détache  une  magistrale  figure  de  Sémélé 
dansant.  C'est  autour  d'elle  que  toute  la  composition  converge  et  non  autour  de  Bacchus. 
Celui-ci  apparaît  à  droite  et  ne  fait  que  figurer  à  cette  scène  à  laquelle  il  ne  prend  point  part. 
Représenté  très  jeune,  selon  la  tradition  hellénique,  il  n'a  rien  de  l'attitude  habituelle  du  con- 
ducteur des  Bacchantes,  ordinairement  escorté  de  Silène. 

C'est  le  dieu  hiératique  représentant  une  idée  mythique  de  renouvellement,  selon  les  pré- 
ceptes égyptiens.  La  tête  coiffée  d'une  haute  perruque,  analogue  à  celles  fournies  par  le 
répertoire  des  figurines  béotiennes,  que  les  isiaques  ont  empruntées,  il  est  vêtu  d'une  longue 
tunique  brodée  à  la  mode  antinoïque. 

Sémélé  est  nue,  une  écharpe  posée  sur  les  bras  et  s'enroulant  autour  du  cou.  Devant  elle 
une  inscription  donne  le  mot  o  (t/.'.oto;  (le  danseur)  (2).  D'autres  personnages  figurent  les  com- 
pagnons symboliques  du  dieu  :  Botroiokaris,  la  grâce  de  la  grappe  ;  Ludé,  la  danse  lydienne  ; 
Leneos,  la  cuve  du  pressoir;  Oino,  le  vin;  Naxios,  le  naxien,  sans  doute  en  souvenir  de  l'île 
de  Naxos  où  Ariane  fut  abandonnée. 

Ce  qui  frappe  dans  ce  tableau,  c'est  l'animation,  la  vie  de  tous  ces  danseurs.  Quoique  les 
costumes  soient  grecs,  quand  il  y  en  a,  les  attitudes  ont  un  mouvement  que  l'art  romain  n'a 

(1)  Al.  Gayet,  Catalogue . 

(2)  OaxipTo;  est  un  anagramme  de  0  Xoid-oç.  Peut-être  les  danseurs  qui  affluent  sur  les  robes  des  premiers  chrétiens 
d'Antinoé  cachent-ils,  sous  une  forme  élégante  et  gaie,  le  nom  de  Dieu. 


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Pl.  XIH.  —  Page  21. 


LES  FOUILLES 


21 


PORTE  DE  SANTCHI. 


PORTE  DE  SANTCHI 


pas  connu  et  que  nous  présentent  les  bas-reliefs  des  temples  brahmaniques;  chaque  person- 
nage semble  calqué  sur  les  Krishna,  les  Kama,  les  Laksmi  de  Trichinopoli  ;  Sémélé  rappelle 
les  apsaras,  danseuses  célèbres  de  la  porte  de  Santchi,  tombeau  de  Bouddha;  cela  nous 
reporte  au  ii'  siècle  avant  notre  ère  :  même  galbe  du  corps  à   la  taille  très  fine,  à  la  poitrine 

opulente,  au  bassin  rejeté  sur  le  côté  dans  un  déhan- 
chement lascif,  le  bras  qui  s'allonge,  tenant  le  thyrse, 
se  termine  par  la  main  longue,  effilée,  un  peu  contour- 
née de  la  danseuse  de  Java. 

Et  puis  tous  les   personnages   sont  nimbés.    Des 
chrétiens,  s'est-on  écrié.  Quelle  erreur  !   L'auréole  est 
bouddhique.  Si  on  la  trouve  à  Pompéï,  ornant  le  front 
de  Diane  ou  d'Apollon,  elle  vient  de  plus  loin.  Les  au- 
réoles les  plus  anciennes  ornent  le  front  des  bouddhas 
peints   ou    sculptés    de    la  Bactriane    et    remontent    à 
l'époque  des  lieutenants   d'Alexandre  le  Grand. 
En  contemplant  ce   curieux  tableau,  on  est  frappé  de  voir  la  grandeur  et  la  noblesse  des 
œuvres  athéniennes,  réunies  au  réalisme  élégant  des  productions  brahmaniques  ;  on  ressent 
cette  double  émotion  artistique  de  penser  à  la  fois  à  Olympie  et  à  Bénarès  ;  le  peintre  qui  l'a 
dessiné  avait  certainement  sous  les  yeux  des  modèles  d'origines  très  diffé- 
rentes et  il  a  su,  en  les  condensant,  obtenir  un  résultat  des  plus  impres- 
sionnants. 

Pourtant,  cette  toile  de  valeur  n'avait  pas  été  enfouie  dans  un  tom- 
beau à  cause  de  sa  beauté  ni  par  un  sentiment  de  dévotion  païenne  à 
l'égard  d'un  demi-dieu. 

M.  Gayetnous  dit:  «  Cette  pièce  d'une  importance  capitale  servait  de 
chiffon  de  rembourrage,  tordue  en  corde  et  enroulée  autour  du  cou  et 
des  bras  d'une  femme  pauvrement  vêtue  de  manière  à  ramener  la  ligne 
d'emmaillotage  à  l'horizontalité  voulue.  » 

On  le  voit,  au  moment  où  l'on  a  enseveli  la  modeste  chrétienne  qui,  sans  le  vouloir,  nous 
a  conservé  cette  œuvre  d'art,  ces  représentations  des  légendes  gréco-romaines  n'avaient  plus 
aucun  intérêt,  et  ce  qui  pouvait  les  sauver,  c'était  d'être  de  vieux  chiffons  utilisables  au 
rembourrage  d'une  momie. 


MAHADEVA. 


1905-1906 


1906-1907 


Les  frais  de  la  première  campagne  de  fouilles  ont  été  supportés  par  le  ministère  de 
l'Instruction  publique;  ceux  delà  seconde  l'ont  été  par  le  Musée  Guimet  auquel  s'étaient  joints 
quelques  amis.  Les  résultats  ont  été  exposés  simultanément,  puis  répartis  sans  distinctions 
entre  les  principaux  musées  de  la  France  et  de  l'Europe, 

Le  compte  rendu  que  j'établis  de  ces  trouvailles  successives  faites  tous  les  ans  dans  le  môme 
gisement  archéologique  amènerait  forcément  la  monotonie  si  chaque  fois  je  n'avais  abandonné 
les  séries  déjà  analysées,  ne  signalant  que  les  découvertes  d'un  intérêt  nouveau.  Car  notre 


u 


22  LES   PORTRAITS   D'ANTINOE 

infatigable  chercheur  nous  a  toujours  apporté  des  documents  inédits,  qui  ont  éclairé, 
développé,  complété  les  renseignements  utiles  à  nos  études. 

On  me  permettra  donc  de  ne  pas  parler,  pour  cette  fois,  des  masses  d'étoffes,  d'objets 
variés,  de  momies  intéressantes  par  les  inscriptions  qui  les  revêtent  ou  par  les  symboles  qui 
les  accompagnent. 

Mais  je  dois  dire  que  cette  dernière  exposition  a  été  remarquable  par  l'abondance  des  por- 
traits peints  sur  toile  ou  modelés  dans  le  plâtre  qui  nous  font  faire  connaissance  avec  les 
habitants  d'Antinoé  vivant  du  ii'  au  iv°  siècle,  car  la  mode  de  reproduire  sur  le  cadavre  les 
traits  des  défunts,  souvenir  des  statues  du  double  des  anciennes  dynasties,  a  duré  peu  de  temps 
relativement  :  depuis  l'arrivée  des  colons  isiaques  venus  d'Europe,  jusqu'au  développement  du 
christianisme. 

Ces  figures,  outre  leur  valeur  artistique,  ont  l'avantage  pour  nous  d'apparaître  à  une  époque 
de  transition,  d'indécision  dans  les  croyances  bien  curieuse  à  étudier  avec  soin. 

L'abondance  des  portraits  découverts  ces  derniers  temps  m'a  décidé  à  les  examiner  de 
près  ;  c'est  pour  cela  qu'après  avoir  dans  un  premier  chapitre  raconté  l'historique  des  fouilles, 
je  vais,  dans  un  second  chapitre,  analyser  ces  antiques  images  et,  finalement,  tâcher  de  deviner 
quels  étaient  l'état  d'âme,  les  pensées  philosophiques,  les  croyances  des  personnes 
représentées. 


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LE   C(  ANCH  »  EGYPTIEN. 


MOMIE  DONNEE  A  L  ACADEMIE  DE  MAÇON. 


II 


LES   PORTRAITS 


Examiner  avec  attention,  dans  les  vitrines  du  Musée,  la  riche  série  de  ces  figures  aux 
regards  extasiés,  c'est  tout  à  fait  impressionnant.  Ces  masques  sont  vivants.  Les  personnages 
dont  ils  nous  montrent  les  traits  semblent  réveillés  d'un  sommeil  de  dix-huit  siècles  pour  nous 
raconter  leur  existence.  Toutes  les  races  des  colonies  romaines  sont  représentées:  Pouzzoles, 
Corinthe,  Smyrne,  Jaffa  ont  envoyé  leur  contingent.  Le  seul  type  qui  manque,  c'est 
l'Egyptien  pur. 

Nous  trouvons  là  une  réunion  des  hauts  dignitaires,  des  grands  commerçants  et  des  élé- 
gantes de  la  ville  hadrienne;  c'est  le  tout  Antinoé  qui  se  révèle. 

Et  pourtant  une  question  se  présente  :  Ces  portraits  sont-ils  des  portraits?  A-t-on 
réellement  reproduit  les  traits  du  défunt  avant  qu'il  meure  ou  les  parents  ont-ils  acheté  au  choix 
des  ressemblances  de  famille? 

Les  Chinois  mettent  dans  la  salle  des  ancêtres  les  portraits  en  grand  costume  des 
proches  qu'ils  ont  perdus.  Nous  avons  au  Musée  une  série  de  «  têtes  d'études  »  qui  sont 
destinées  à  cet  emploi  :  il  y  a  des  types  de  tous  les  âges,  tous  ont  un  air  de  bonne  santé  qui 
exclut  ridée  de  peintures  faites  sur  des  sujets  in  extremis. 

Ou  bien  ce  sont  des  figures  à  choisir,  ou  bien  ce  sont  des  portraits  exécutés  à  un  âge 
quelconque  de  l'individu,  avec  l'intention  de  rappeler  une  ressemblance  sans  s'inquiéter  si 
le  défunt  représenté  ne  sera  pas  beaucoup  plus  vieux  que  son  image. 

Pour  les  Egyptiens,  le  Ka,  l'âme  du  double,  restait  jeune,  soit  sur  les  papyrus  funéraires, 
soit  dans  les  statues  des  serdabs;  le  Ka  qui  recommencera  la  vie  d'outre-tombe  doit  être  un 


24  LES  PORTRAITS  DANTINOÉ 

adolescent;  ceci  expliquerait  le  grand  nombre  de  têtes  jeunes,  filles  ou  garçons,  que  nous  pré- 
sente la  série  des  figures  antinoïtes  peintes  ou  modelées. 

On  peut  donc  faire  trois  suppositions  :  i°  Les  portraits  ont  été  achetés  tout  faits  chez  des 
artistes  où  l'on  a  choisi,  autant  que  possible,  un  faciès  conforme.  Mais  pour  obtenir  ces  repré- 
sentations, les  fournisseurs  ont  dû  faire  poser  des  personnes  de  leur  entourage,  et,  si,  dans  ce 
cas,  nous  n'avons  pas  l'image  du  défunt,  nous  avons  le  portrait  de  quelque  habitant  d'Antinoé 
vivant  à  la  même  époque.  2°  Le  portrait  a  été  exécuté  à  un  âge  quelconque  pour  servir  au 
moment  de  la  préparation  de  la  momie.  3°  Le  portrait  a  été  exécuté  avant  l'agonie. 

Nous  verrons,  parl'étude  que  nous  allons  faire,  que  ces  trois  procédés  ont  dû  être  utilisés 
simultanément. 

Pour  décrire  ces  précieux  documents  archéologiques,  je  vais  essayer  de  leur  trouver  une 
chronologie,  mais  ce  ne  sera  pas  facile  ;  ce  n'est  que  par  hypothèses  que  l'on  peut  les  dater. 
Leur  emploi  n'a  pas  duré  deux  siècles  :  il  commence  à  la  fondation  de  la  ville  par  Hadrien,  au 
milieu  du  second  siècle,  et  cesse  d'apparaître  à  la  fin  du  troisième. 

Les  masques  de  plâtre  ont  débuté,  imposés  par  l'idée  matérielle  de  la  statue,  support  du 
double,  puis  les  artistes  grecs  ont  utilisé  leurs  pinceaux  pour  animer  de  figures  les  toiles  qui 
enveloppaient  les  momies;  mais,  pendant  un  certain  temps,  les  deux  procédés  se  sont  juxtaposés. 

Figure  i.  —  C'est  le  seul  masque  dont  on  ne  voit  pas  les  cheveux  ;  le  klaft  qui  le  coiffe,  à 
l'imitation  des  anciens  sarcophages,  porte  sur  le  front  le  serpent  dressé,  l'Urseus  que  les  dieux  et 
les  rois  seuls  doivent  porter.  Nous  ne  connaissons  aucun  empereur,  aucun  roi  qui  ait  été 
enterré  à  Antinoé;  mais  Antinous  y  a  été  enseveli  et  divinisé.  Serait-ce  le  portrait  d'Antinous? 
Pas  très  ressemblant,  il  faut  en  convenir. 

Selon  le  désir  d'Hadrien,  son  favori  devait  remplacer  Osiris.  Or  chaque  mort  devenait 
Osiris.  Il  fallait  tout  au  moins  passer  pour  le  dieu  de  l'Amenti.  Les  Antinoïtes  défunts  deve- 
naient Antinous,  maître  des  âmes,  et,  en  suivant  le  raisonnement,  un  simple  particulier  pouvait 
s'attribuer  les  signes  du  dieu. 

Ce  document  est  un  problème  que  je  ne  me  charge  pas  de  résoudre. 

FiG.  2.  —  Masque  de  femme  orné  de  la  haute  coiffure  que  portait  l'impératrice  Sabine. 
Cette  mode  caractéristique  nous  donne  une  date,  puisque  la  femme  qui  est  représentée 
habitait  la  ville  au  moment  de  sa  fondation.  Son  corps  était  enveloppé  de  bandelettes  et  sa  tête 
reposait  sur  un  oreiller  délicatement  brodé.  Les  yeux  de  la  figure  étaient  en  verre  qui  s'est  cra- 
quelé dans  la  tombe  (PL.  HI). 

FiG.  3.  —  La  face  est  dorée  comme  celle  des  sarcophages  ptolémaïques.  On  pourrait 
donc  supposer  cette  tête  plus  ancienne  que  la  précédente,  mais  à  cette  époque  on  avait  le  goût 
de  l'archaïsme  ;  faire  à  la  morte  une  face  lumineuse  était  le  moyen  de  lui  assurer  plus  facilement 
l'accès  du  paradis. 

Elle  avait  comme  la  précédente  un  oreiller  brodé  et  de  style  analogue.  Les  yeux  sont  en 
émail  (PL.  ni). 

FiG.  4-  —  Voilà  probablement  un  masque  acheté  tout  fait  chez  un  marchand,  il  n'a 
aucune  personnalité.  La  coiffure,  d'allure  conventionnelle,  semble  avoir  été  dessinée  sous 
Napoléon  I^^^  L^g  prunelles,  mal  collées,  ont  disparu. 


FiG.     1. 


FiG.  2. 


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FiG.  :j. 


riG.    t. 


Aminok. 


Pi..  XIV.  —  Page  aV 


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AStinoé. 


Vl.  XV.  -  Pack  2V 


Antinoé. 


Pi..  XVI.  —   l>.uiii  2/,'. 


A.Ml.XOli. 


Pl.  XVII.  —  Page  2V 


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Aminoé. 


l'i..    XVIU.    —    l'.AGf    2^ 


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A>TI>OÉ. 


Pl.  XIX.  —  Page  2A= 


20. 


21. 


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22. 


23. 


Antinoé. 


Pi..  X\.  —  l'.voi:   ai» 


Antinoé. 


Pl.  XXI.  —  Page  ai' 


LES  PORTRAITS  25 

FiG.  5.  —  Encore  une  coiffure  à  petites  boucles  serrées  comme  la  figure  2.  Le  diadème 
de  cheveux  s'est  arrondi  et  le  chignon,  ramené  en  avant,  complète  la  silhouette.  A  quelques 
traces  qui  subsistent,  on  constate  que  la  face  a  été  dorée,  comme  celle  de  la  figure  3. 

FiG.  6.  —  Même  coiffure,  nous  avons  là  deux  contemporaines,  mais,  ici,  la  figure  n'a  pas 
été  dorée. 

FiG.  7.  —  Toujours  les  cheveux  frisotés  et  serrés  en  turban.  Il  n'y  a  pas  de  chignon  et 
les  yeux  sont  en  émail,  cerclés  de  bronze.  Peut-être  ce  type  est-il  plus  ancien  que  les  deux  pré- 
cédents (PI.  XXVIII]. 

FiG.  8.  —  La  mode  continue,  mais  la  coiffure  s'assouplit,  il  y  a  moins  d'art  et  plus  de 
charme. 

FiG.  9.  —  On  peut  en  dire  autant  de  cette  dame  à  la  petite  bouche  et  au  regard  dirigé 
vers  l'au-delà.  C'est  une  tête  qui  pense. 

FiG.  10.  —  Cette  dame,  avec  les  tresses  de  ses  cheveux,  s'est  fait  une  sorte  de  turban. 
Le  curieux,  c'est  que  la  momie  que  recouvrait  ce  masque  était  identiquement  coiffée  et  son 
visage  ressemblait  au  masque  ;  nous  avons  donc  là  un  véritable  portrait. 

FiG.  11.  —  Celle-ci  porte  la  même  coiffure,  mais  la  physionomie  est  bien  différente, 
on  y  trouve  un  sentiment  attristé,  résigné,  pensif;  les  yeux  sont  dans  une  sorte  de  contem- 
plation. L'artiste  a  su  rendre  à  la  fois  les  regrets  de  la  vie  et  les  espoirs  de  l'éternité. 

FiG.  12  et  i3.  —  Dans  d'autres  villes,  à  Alexandrie,  à  Memphis,  Akhmim,  les  masques 
qu'on  a  recueillis  ont  un  air  plus  mondain  et  moins  sentimental  ;  les  cheveux  sont  échafaudés 
avec  plus  d'apprêt,  plus  de  luxe.  Ces  deux  portraits  viennent  d'Akhmim  ;  les  deux  grandes  dames 
dont  ils  nous  donnent  les  traits  ont  néanmoins  une  expression  sérieuse  qui  en  impose. 

FiG.  14,  10,  16  et  18.  —  Parfois  les  modeleurs  faisaient  un  retour  aux  anciens  rites 
et  plaçaient  le  portrait  dans  le  klaft  des  sarcophages  pharaoniques,  avec  les  représenta- 
tions du  chacal  couché  ou  de  l'oiseau  coiffé  du  disque  lumineux.  Cet  encadrement  archaïque 
fait  ressortir  le  modernisme  des  têtes  bien  vivantes.  Le  numéro  18  vient  d'Alexandrie  ;  l'artiste 
a  voulu  peindre  sur  le  front  le  soleil  ailé,  mais,  par  ignorance,  il  a  mis  les  ailes  à  l'envers  :  c'est 
un  astre  qui  tombe.  On  pourrait  supposer  qu'il  y  a  là  un  symbole  rappelant  l'être  qui  va 
mourir  ;  mais  le  dessinateur,  qui  n'a  pas  su  représenter  les  serpents  à  cou  gonflé  qui  flanquent 
le  disque,  ne  devait  pas  avoir  de  ces  préoccupations  allégoriques  (PI.  XVI,  XVII,  XVIII,  XIX). 

FiG.  19,  20,  21,  22  et  28,  —  Toutes  ces  têtes  ornées  de  couronnes  de  jacinthes  roses 
sont  assez  insignifiantes,  c'est  là  sans  doute  un  type  que  l'on  trouvait  dans  le  commerce.  Le 
numéro  23,  qui  pourrait  être  un  portrait,  a  une  expression  extatique  un  peu  exagérée  (PI.  XX). 

FiG.  24,  25,  26,  27.  —  Ici  les  coiffures  sont  simples,  seulement  des  bandeaux  ondulés. 
Ces  types  sont  bien  conventionnels  et  doivent  nous  montrer  des  ressemblances  d'occasion, 
achetées  chez  un  marchand  (PI.  XXI). 

FiG.  29,  3o,  3i,  82  (Madrid),  33,  34.  —  Là  nous  retrouvons  des  personnalités  qui 
nous  racontent  leur  vie.  Le  numéro  82  nous  montre  une  femme  énergique,  résignée  cependant  à 
quitter  la  terre  pour  un  monde  meilleur.  Le   numéro  33,  type  singulier,  espiègle,  coiffé  à  la 


2G  LES  PORTRAITS   D'ANTLNOE 

Tanagra,  ou  plutôt  à  sa  fantaisie.  Le  numéro  34  a  de  la  finesse,  de  l'ironie,  de  l'esprit  à  coup 
sûr.  Les  habitués  du  Musée  l'ont  surnommée  :  «  la  petite  Montmartroise  »  (PI.  XXII,  XXIII). 

FiG.  35  et  36.  —  Figures  héroïsées,  souvenirs  de  marbres  grecs,  sans  doute  achetés  au 
choix  (PI.  XXIII). 

FiG.  37,  38,  39,  40î  4^1  42,  43,  44»  45»  46-  —  Tètes  de  jeunes  gens.  A  part  les  numéros 
4i,  42  et 43  qui  sont  peut-être  des  figures  livrées  par  le  commerce,  la  variété  des  physionomies 
indique  des  portraits.  Il  est  inutile  de  les  décrire,  il  suffit  de  les  montrer  (PI.  XXIV,  XXV, 
XXVI,  XXVIII). 

FiG.  48,  49.  5o,  5i,  52,  53.  —  J'en  dirai  autant  de  ces  tètes  d'enfants,  dont  les  trois 
premières  sont  des  réminiscences  d'antique  et  les  autres  des  portraits  (PI.  XXVI,  XXVI 1,  XXVIII). 

FiG.  55.  —  Vigoureuse  figure  qui  rappelle  les  bustes  de  Lucius  Verus  ou  de  Marc-Aurèle. 
C'est  une  époque  non  seulement  caractérisée  par  le  port  des  cheveux  et  la  coupe  de  la  barbe, 
mais  surtout  par  la  pensée  qui  jaillit  du  visage  ;  ce  bourgeois  d'Anlinoé,  comme  les  empereurs 
de  son  temps,  devait  avoir  des  préoccupations  philosophiques;  il  nous  transmet  bien  l'état 
d'esprit  de  la  société  dont  il  faisait  partie  (PI.  XXIX). 

FiG.  56,  58.  —  On  croirait  voir  un  portrait  peint  par  Ingres  en  1828.  Cette  femme 
était  riche;  les  bijoux  qui  ornent  ses  bras,  ses  mains,  son  cou,  ses  oreilles,  le  montrent.  La 
placidité  de  son  expression  indique  qu'elle  était  heureuse;  une  certaine  fermeté  dans  la  bouche 
et  les  yeux  nous  la  révèlent  bonne  maîtresse  de  maison,  sachant  conduire  et  diriger  tout  le 
personnel  placé  sous  ses  ordres  (Pl.XXVIlI,  XXX). 

Elle  avait  de  la  religion.  Derrière  son  cou  on  a  peint  un  Osiris  (1)  vêtu  de  la  robe  à  grande 
jupe  dont  on  ornait  les  statues  du  dieu  à  l'époque  romaine;  vêtement  évasé  qui  couvre  encore 
les  vierges  de  Saragosse  et  de  Fourvière.  Cet  Osiris  tient  deux  fouets,  le  fléau  anguleux  et  le 
fouet  à  lanières  des  Yao  gnostiques.  Dans  les  mains  de  la  morte  on  a  figuré  la  guirlande  de 
fleurs  en  forme  de  -V-,  deux  épis  et  deux  têtes  de  pavot;  nous  ne  pouvons  pas  encore  bien  préciser 
le  sens  de  ces  emblèmes  que  nous  retrouvons  sur  une  stèle  à  serpents  du  Musée  et  sur  une 
terre  cuite  représentant  ITorus  ;  le  symbolisme  doit  viser  le  sommeil  éternel  et  aussi  la  résur- 
rection. Les  boucles  d'oreilles  représentent  des  grappes  de  raisins  :  il  y  a  là  encore  une  allé- 
gorie, Bacchus  ayant  été  toujours  assimilé  par  les  Grecs  à  Osiris,  dieu  du  blé  et  du  vin. 

FiG.  59,  60  (Louvre).  —  Ce  jeune  garçon  tient  dans  sa  main  la  guirlande  de  jacinthes 
en  forme  de  iZ,  et  dans  sa  main  droite,  le  rouleau  du  papyrus  funéraire.  Il  est  vêtu  de  la  robe 
blanche  à  bande  violette  figurant  une  étole.  On  n'est  pas  bien  d'accord  sur  la  signification  de 
ce  costume  :  on  a  proposé  la  robe  prétexte  des  jeunes  nobles,  mais  la  robe  devait  être  accom- 
pagnée de  la  bulla.  Etait-ce  un  uniforme  de  confrérie  religieuse?  Était-ce  un  grade  dans  la 
prêtrise  isiaque ?  Etait-ce  la  robe  des  premiers  chrétiens? 

Ce  qui  est  impressionnant,  c'est  qu'il  s'agit  d'un  jeune  malade  qui  va  mourir.  J'ai  eu  l'idée 
de  demander  pour  lui  une  consultation  au  D'  Capitan,  le  savant  anthropologue.  Voici  ce  qu'il  a 
rédigé  : 

(1)  L'Osiris,  qui  est  probablement  la  défunte  elle-même,  a  une  auréole  carrée,  mais  on  voit  nettement  que  cet 
encadrement  est  la  porte  d'un  monument  qui  sert  de  toile  de  fond  :  la  porte  du  tombeau,  ou  mieux,  l'entrée  du 
Paradis. 


T" 


Antinoé. 


l'i..  XXII.  —  Page  20. 


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A.NTI.NOt. 


Vi-  XXIII.  —    Page  20'. 


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Antinok. 


l'i..   XX1\  .  —   P.lOE  2G2. 


Antinoi;. 


l'i..  XXV.  —  Page  26= 


Antinoé. 


Pl.  XXVI.  —  Page  26'. 


Amixoé. 


l'L.  XXYII.  —Page  265. 


Anti.noé. 


Pl.  XXVIII.  —  Page  26*. 


st-^  â-.  ii 


A>TiNOii;. 


Pl.  XXIX.  —  Page  26'. 


A.MINOÉ. 


I>i,  XXX.'  —  Pagi;  2C« 


Antinok. 


Pi..  XXXI.  -  Page  aG», 


<3^i-. 


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A-mi.nol:. 


l'i..  XXXll.  —  l'Aui;  201°. 


59. 


1' 


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l  MÉ  ^4kf        t-V  *  St 


02. 


03. 


Antinoi':. 


Pi..  XXXIII.  —  l>AGK  27 


LES  PORTRAITS  27 

«  Les  oreilles  sont  minces,  décollées  fortement  de  la  tête,  les  tempes  sont  creuses,  les  sourcils 
très  hauts  et  très  arqués. 

«  Les  yeux  démesurément  ouverts  et  élargis  transversalement,  la  paupière  supérieure 
mince  et  saillante,  les  pupilles  très  dilatées,  surtout  la  gauche  (admirablement  rendue  par  la 
plaque  de  verre  convexe  et  peinte).  Les  pommettes  paraissent  très  saillantes  du  fait  de  l'amai- 
grissement des  muscles  du  maxillaire  inférieur  et  du  creusement  des  joues.  De  ce  fait  aussi 
l'angle  de  la  mâchoire  paraît  plus  saillant  également.  Le  nez  est  amaigri,  semblant  allongé.  11 
est  pincé.  Les  narines  sont  largement  ouvertes.  La  lèvre  supérieure  est  plus  forte  que  l'infé- 
rieure et  relevée  avec  saillie  de  la  partie  médiane.  Ces  caractères  expriment  fort  bien  la  bouche 
entr'ouverte  avec  lèvre  supérieure  relevée  du  malade  respirant  difficilement.  Les  lèvres  ont  été 
fortement  colorées  en  rouge;  ce  sont  les  lèvres  injectées  que  l'on  observe  chez  certains  malades 
chroniques. 

«  Ces  quelques  remarques  montrent  avec  quelle  précision,  quelle  justesse  d'observation  et 
quel  soin  l'artiste  a  exprimé  les  caractères  morbides  les  plus  minutieux  de  son  modèle  et  avec 
quelle  habileté  il  a  su  les  traduire  sur  le  plâtre  qu'il  modelait.  Il  est  en  effet  très  facile,  du 
fait  de  cet  examen,  déporter  un  diagnostic  précis.  11  s'agit  de  la  représentation  d'un  phtisique 
chronique,  arrivé,  après  une  longue  maladie,  à  la  période  cachectique,  après  disparition  de 
presque  toutes  ses  réserves  graisseuses. 

«  C'est  la  première  fois,  je  crois,  que  les  caractères  pathologiques  d'un  sujet  sont  exprimés 
d'une  façon  si  nette  avec  une  matière  se  rapprochant  autant  du  modèle  vivant.  » 

11  faut  remarquer  aussi  qu'aux  commissures  des  lèvres  on  a  figuré  des  traces  sanguino- 
lentes :  le  malheureux  crachait  le  sang. 

N'est-il  pas  curieux  de  se  trouver  face  à  face  avec  un  tuberculeux  d'il  y  a  dix-huit  siècles? 

FiG.  6i.  —  Pour  ne  pas  rester  sur  une  impression  triste  regardons  ce  garçon  bien  por- 
tant qui  est  à  l'Académie  de  Maçon  (PI.  XXXIl). 

FiG.  62,  63  (Louvre).  —  Parfois  le  masque  de  plâtre  est  remplacé  par  une  peinture  à  la 
cire  sur  bois.  Les  nécropoles  du  Fayoum  ont  livré  un  certain  nombre  de  ces  portraits  qu'on 
plaçait  sur  le  cadavre  avant  l'emmaillotage.  On  disposait  les  bandelettes  de  façon  à  laisser  la 
peinture  à  découvert,  et  lorsque  M.  Gayet pénétra  dans  les  tombes,  les  défunts  semblaient  avoir 
écarté  leur  linceul  pour  saluer  l'archéologue. 

Les  costumes  sont  romains.  Le  jeune  garçon  a  l'étole  violette  et,  derrière  la  planchette, 
l'artiste  a  dessiné  un  croquis  du  tableau  qu'il  allait  faire. 

Ces  momies  à  portraits  peints  sur  bois  sont  antérieures  aux  momies  à  masques  de  plâtre. 

Nous  allons,  pour  finir,  examiner  les  momies  recouvertes  de  toiles  stuquées  et  peintes  nous 
donnant  les  portraits  des  défunt.  Je  les  ai  déjà  signalées  dans  l'historique  des  fouilles,  mais 
une  étude  plus  attentive  sera  profitable. 

PI.  XXXIV,  FiG.  64.  —  C'est  le  portrait  d'un  beau  jeune  homme  à  la  tète  intelligente,  au 
regard  pensif,  dirigé  vers  l'au-delà.  La  figure  se  détache  sur  l'auréole  carrée  qui  indique  très 
nettement  la  clarté  du  paradis  aperçue  par  l'ouverture  monumentale  et  richement  ornée  de  la 
porte  du  séjour  céleste. 

L'architrave  montre  le  disque  ailé,  surmonté  d'une  rangée  de  treize  urœus  en  relief  et 
dorés.  Les  montants  sont  deux  colonnes  formées  d'assises  alternées  de  lapis  et  d'or. 


28  LES  PORTRAITS   D'ANTINOÉ 

Le  jeune  homme  est  vêtu  de  blanc  avec  deux  bandes  l'oncôes  passant  sur  les  épaules.  Il 
est  coiffé  d'une  couronne  de  feuillage,  probablement  de  l'olivier,  attachée  par  des  rubans  roses. 

Sa  main  droite  est  levée,  la  paume  en  avant,  dans  un  geste  d'adoration  que  nous  retrou- 
vons souvent.  La  gauche  tient  la  guirlande  recourbée,  signe  d'immortalité,  formée  de  fleurs  et 
d'un  feuillage  à  déterminer.  Elle  tient  aussi  une  sorte  de  bâton  noir  qui  pourrait  être  un 
papyrus  recouvert  d'étoffe,  le  rituel  funéraire  qui  lui  servira  de  passe-port  pour  l'éternité. 

Le  portrait  est  arrêté  au-dessous  de  la  poitrine  et  supporté  par  une  seconde  rangée  d'urœus 
en  relief  doré  surmontant  le  scarabée  ailé.  Au-dessus  des  urtious,  le  nom  du  défunt  écrit  en 
lettres  d'or  : 

ET^YXI   MAPXOS    ANTINOE 

Les  jambes  sont  censées  enveloppées  d'un  réseau  de  bandelettes,  que  le  peintre  a  stylisées 
de  telle  façon  qu'il  serait  impossible  d'y  retrouver  le  thème  primitif,  si  l'on  n'était  guidé  par  la 
comparaison  avec  d'autres  momies  peintes.  On  n'y  voit  au  premier  abord  que  des  dessins  géomé- 
triques, des  carrés,  des  hexagones,  des  étoiles  à  quatre  branches,  le  tout  obtenu  par  l'enchevê- 
trement des  circonférences  qui  se  croisent.  Au  milieu  de  chaque  hexagone,  on  a  collé  des  pièces 
d'or,  figurées  par  des  moulages  dorés. 

Pour  retrouver  le  filet  de  laine  blanche,  qui  a  été  le  point  de  départ  de  cet  ornement 
compliqué,  il  faut  examiner  ce  décor  sur  d'autres  peintures. 

De  tout  temps,  les  momies  ont  été  enveloppées  de  longs  rubans  d'étoffe,  parfois  ornés 
de  textes  des  rituels.  Le  métrage  sans  fin  de  ces  bandelettes  devait  être  un  symbole  de  vie 
éternelle. 

Dans  toutes  les  religions  préhistoriques,  assyriennes,  bouddhiques,  coptes,  chrétiennes, 
on  trouve  des  lignes  d'éternité  qui  servent  d'ornement  et  qui  n'ont  ni  commencement  ni  fin. 

Les  croisements  de  ces  écheveaux  de  fil  blancs  attachés  à  intervalles  égaux  sont  une  indi- 
cation de  pureté,  de  lumière  et  d'immortalité. 

Le  réseau  de  la  momie  figure  65  (PI.  XXXVI,  A)  est  peint  sur  fond  rouge;  il  représente 
des  écheveaux  blancs,  serrés  aux  croisements  et  ornés,  à  l'intersection,  d'un  épais  bouton  doré, 
dont  il  ne  reste  que  quatre. 

Dans  les  vides,  on  a  figuré,  tantôt  des  étoiles  jaunes,  tantôt  des  groupes  de  ronds  au  nombre 
de  huit,  rappelant  le  décor  sassanide  et  archaïque  grec  du  soleil  entouré  des  sept  planètes. 
Dans  ces  ornements,  tout  est  lumière. 

Dans  le  réseau  delà  momie  figure  72,  les  bandelettes  sont  bleues  sur  fond  rouge.  L'idée 
de  lumières  est  indiquée  par  des  croix  blanches  tracées  à  l'intersection  et  par  des  boutons  dorés 
collés  dans  les  vides.  La  réunion  de  quatre  segments  décrit  une  circonférence  exacte  où  l'on 
peut  retrouver  l'idée  du  soleil  (PI.  XXXVI,  B). 

Sur  le  décor  de  la  momie  figure  68,  le  filet  orange  sur  fond  bleu  forme  des  circonférences 
entre-croisées  ;  les  vides  sont  remplis  par  des  groupes  cruciformes  de  cinq  ronds  avec  un  point 
au  centre.  La  croix,  les  disques,  les  circonférences,  tout  cela  a  un  sens  lumineux  (PI.  XXXVI,  G). 

La  figure  76  nous  montre  encore  les  circonférences  entre-croisées  du  filet  rouge  sur  fond 
vert  foncé;  les  vides  sont  occupés,  tantôt  par  des  swasticas  dextres,  signe  de  lumière  et 
d'immortalité,  par  des  fleurs  à  quatre  pétales,  par  des  swasticas  senestres,  très  stylisés,  et  par 
des  points  solaires  entourés  de  petits  points  stellaires  (PI.  XXXVI,  D). 


Antinoé  . 


Pl.  XXXIV.  —  Page  28. 


^  û. 


A.NTIMOI: 


i'L.  XXXV.   —  Page  aS'. 


-=^ 


LES  PORTRAITS  29 

Le  décor  de  la  figure  76  est  singulièrement  déformé;  on  peut  suivre  les  losanges  en  dia- 
gonale formés  par  les  écheveaux  noués.  Ils  sont  roses  dans  un  sens  et  jaunes  dans  l'autre, 
leur  intersection  forme  une  croix;  ils  sont  disposés  dételle  sorte  qu'ils  figurent  d'autres 
losanges  noirs  se  croisant  dans  le  sens  perpendiculaire  et  le  sens  horizontal,  de  façon  à  repré- 
senter aussi  des  croix  (PI.  XXXVl,  E).  Sur  chaque  losange  noir  on  a  peint  une  étoile  jaune  à 
quatre  branches  :  toujours  les  symboles  de  lumière. 

En  examinant  l'ornementation  de  la  figure  77,  on  a  de  la  peine  à  retrouver  les  lignes  des 
bandelettes;  elles  sont  rouges  et  les  losanges  sont  séparés  par  des  rectangles  mi-partis  rouges 
et  bruns  ;  au  milieu  du  losange  est  un  carré  mi-parti  jaune  et  brun  ;  le  dessin  est  disposé  de 
manière  à  former  des  hexagones  alternativement  verts  et  jaunes;  au  centre  de  chaque  hexagone, 
un  autre  hexagone  brun  contenant  le  groupe  de  points  symboliques,  et  les  losanges  en  se  croi- 
sant forment  des  croix.  Tout  autour,  une  bordure  à  volute  jaune  sur  fond  gris,  séparée  par  les 
points  peints  en  rouge.  Ce  qui  est  particulier,  c'est  que  les  points  satellites  sont  au  nombre  de 
six  au  lieu  de  figurer  les  sept  planètes.  On  sent  du  reste,  dans  l'ensemble,  une  dégénérescence 
des  idées  isiaques,  ce  qui  n'est  pas  étonnant,  puisqu'il  s'agit  de  la  «  Dame  à  la  croix  d'or  » 
qui  était  certainement  chrétienne  (PI.  XXXVI,  F). 

Enfin,  nous  revenons  à  la  momie  de  Marcos  et  maintenant  nous  pouvons  comprendre  que 
ses  décors  géométriques  ne  sont  pas  de  simples  ornements,  qu'on  y  retrouve  le  croisement 
des  écheveaux  et  tous  les  attributs  de  la  splendeur  éternelle. 

Au-dessous  de  cette  enveloppe  fictive,  on  aperçoit  le  bas  de  la  robe  blanche  ornée  des  deux 
bandes  brunes.  La  peinture,  très  endommagée,  ne  permet  pas  de  voir  les  chaussures,  mais 
sur  le  bas  des  jambes  qui  sont  nues,  on  reconnaît  les  attaches  croisées,  relevées  d'un  bijou 
à  chaque  pied  (PI.  XXXV). 

Le  grand  intérêt  de  cette  couverture  de  momie  est  dans  les  représentations  mythologiques 
dont  elle  est  enrichie.  D'abord  au-dessus  du  réseau,  sur  un  registre  à  fond  noir,  dont  malheu- 
reusement la  moitié  de.  droite  a  été  détruite,  on  voit  trois  divinités  dessinées  en  or.  C'est 
d'abord  Osiris  assis  sur  son  trône  dans  son  attitude  hiératique,  coiffé  de  la  mitre  à  plume, 
arryié  du  fléau  et  du  crochet,  Isis  sous  la  forme  d'Hathor,  avec  sur  la  tête  le  disque  et  le  serpent 
déroulé  et  non  dressé  selon  l'usage,  mollement  appuyée  sur  le  dossier  d'un  fauteuil  à  la  grecque  ; 
elle  n'a  rien  de  la  raideur  des  représentations  égyptiennes.  Enfin  Anubis  à  tête  de  chien, 
tenant  un  sceptre  de  la  main  gauche  et  de  la  droite  le  ankh  à  boucle  ronde  qui  forme  ainsi  le 
monogramme  du  Christ;  et  pourtant  Marcos  est  franchement  isiaque.  Une  étoile  devant  le 
dieu  sert  à  le  déterminer,  c'est  Sirius,  l'étoile  du  Chien,  l'astre  de  lacanicule;  cette  assimilation 
est  grecque. 

A  droite  et  à  gauche  de  la  momie,  on  a  peint  quatorze  sujets  religieux  qui  ont  trait  à  la 
pérégrination  de  l'âme  dans  l'autre  monde,  d'après  les  réminiscences  du  rituel  funéraire. 
M.  Moret,  le  savant  égyptologue,  a  pris  soin  d'étudier  et  de  déterminer  les  scènes  représen- 
tées ;  je  m'aiderai  de  son  travail,  en  mettant  entre  guillemets  les  emprunts  que  je  lui  ferai. 

Ce  sont,  à  gauche  du  spectateur,  et  en  commençant  par  en  bas,  deux  anneaux  bruns  au 
milieu  desquels  on  a  placé,  sur  fond  vert  pâle,  deux  croix  blanches.  Puis  un  faucon,  emblème 
d'Horus,  et  un  Ibis,  emblème  de  Thot;  ces  deux  divinités  sont  les  assesseurs  d'Osiris, 
pendant  le  jugement  de  l'âme  ;  au-dessus,  justement,  nous  voyons  à  gauche  un  animal  à 
la  gueule  béante  qui  doit  être  une  déformation  de  Thouéris,  l'hippopotame  femelle  qui  assiste 


30  LES   PORTRAITS   D'ANTINOÉ 

toujours  au  jugement,  et  à  droite  Anubis,  dieu  noir  à  tôtc  de  chien  qui  pèse  l'âme  des  défunts 
sur  une  balance  en  mettant  dans  un  plateau  la  déesse  Mat,  justice  et  vérité,  et  dans  l'autre  un 
vase  en  forme  de  cœur  qui  figure  l'âme.  Nous  avons  là  tous  les  personnages  de  la  psycho- 
stasie. 

Puis,  c'est  Isis  sous  la  forme  d'IIathor  à  peau  jaune,  coiffée  du  disque,  ornée  de  cornes  et 
du  serpent  déroulé.  Elle  tient  deux  vases  à  libation  en  bronze  ;  derrière  elle  est  une  table  d'of- 
frande sur  laquelle  est  posé  le  Vase  d'or  qui  sert  à  remplir  les  burettes  d'eau  sainte  ;  dans  l'angle, 
un  disque  solaire.  La  robe  de  la  déesse  est  rouge  et  recouverte  d'une  gaze  blanche  à  pois  noirs; 
devant  elle,  le  faucon  lumineux  portant  le  disque  sur  la  tête  ;  si  ce  symbole  est  égyptien,  le 
peintre  a  eu  une  réminiscence  romaine,  car  l'oiseau  avec  sa  tête  retournée  et  ses  griffes  puis- 
santes rappelle  l'aigle  deJupiter;  cela,  du  reste, nechange  rien  à  la  signification.  «  Le  faucon  sym- 
bolise soit  :  1°  Horus  en  qui  se  réincarne  le  défunt,  2°  soit  l'âme  du  défunt  qui  peut  se  trans- 
former en  faucon  d'or  »  {Livre  des  morts,  ch.  lxxvii,  lxxviii)  ;  l'aigle  de  Jupiter  enlevant  Gany- 
mède  pour  servir  l'ambroisie  aux  Dieux  prend  une  valeur  de  vie  éternelle  utilisée  notamment 
sur  les  représentations  des  tombeaux  de  Syrie.  C'est  toujours  l'immortalité  qui  est  en  jeu. 
En  face,  le  défunt  assimilé  à  Osiris,  coiffé  de  la  mitre  et  enveloppé  d'un  linceul  rouge  à  réseaux 
blancs,  est  couché  sur  un  lit  en  forme  de  lion;  l'animal  est  couvert  d'une  sorte  de  chabraque  à 
rayures  multicolores,  bleu,  rouge  et  blanc,  que  traversent  les  pattes  de  devant  ;  Anubis  pose  sa 
main  gauche  sur  le  cadavre  et  tient  de  sa  main  droite  un  sac  qui  peut  contenir  les  parfums  de 
l'embaumement.  Ce  sac  renferme  parfois  des  pierres  précieuses  de  couleur  rouge  ;  c'est  en 
l'approchant  de  la  figure  du  mort  qu'Anubis  fait  l'Ap-ro,  l'ouverture  de  la  bouche,  c'est-à-dire 
lui  donne  la  vie  ;  le  défunt  n'est  encore  qu'un  cadavre  dont  il  faut  faire  un  dieu;  «  Anubis,  frère 
d'Osiris,  dit  M.  Moret  d'après  le  rituel  funéraire,  prend  la  momie,  la  ceint  de  bandelettes;  au 
papyrus  Rhind  (Brugsch,  Die  Aegi/plologie,p.  190),  il  est  qualifié  de  Choachyte.  C'est  pour  cela 
qu'on  le  voit  penché  sur  la  momie,  les  deux  mains  étendues  sur  elle  quand  celle-ci  est  couchée 
sur  le  lit  funèbre  »  {Livre  des  morts,  ch.  cli). 

Maintenant  interviennent  les  quatre  génies  funéraires  :  Douaounmoutef,  à  tête  de  chien, 
camail  rose,  enveloppe  des  jambes  grise,  réseau  noir  ;  Hapi  à  tête  de  cynocéphale,  camail  noir, 
emmaillotage  rose,  réseau  noir;  Oebehsenouf  à  tête  de  faucon,  camail  blanc,  enveloppe  brune 
retenue  par  des  boutons  blancs  ;  Amset  à  tête  d'homme,  camail  jaune,  emmaillotage  bleu, 
réseau  noir.  «  Les  quatre  enfants  d'Horus  sont  quatre  dieux  préposés  tout  d'abord  à  la  garde 
d'Osiris  {Livre  des  morts,  ch.  xvii,  82,  36),  puis  à  la  garde  des  viscères  contenus  dans  les  quatre 
vases  canopes.  Ici  ils  coopèrent  aux  rites  osiriens.  Ils  sont  représentés  momifiés.   » 

Chacun  a  un  disque  sur  la  tête;  ils  sont  tournés  du  côté  du  défunt  qui,  dans  le  tableau  d'en 
face,  est  représenté  en  Osiris,  couvert  d'un  linceul  blanc  à  bandelettes  l'ouges  ;  ce  qui  indique 
bien  que  c'est  le  défunt  lui-même  qui  a  pris  la  forme  d'Osiris,  c'est  qu'il  a  en  mains  la  pioche 
en  bronze  (ascia)  et  la  pioche  en  bois  (méri)  avec  lesquelles  il  doit  cultiver  les  Champs  Elysées  ; 
«  derrière  lui  Horus  hiéracocéphale  fait  le  Sa  de  la  main  droite  et,  de  la  gauche,  tient  le  -V-  ». 

Plus  haut  nous  retrouvons  tout  le  personnel  du  jugement  de  l'âme:  Osiris,  Anubis,  Thot, 
Horus;  Horus  à  peau  grise,  à  tête  de  faucon,  coiffé  du  pschent  complet,  couronne  de  la  haute 
et  de  la  basse  Egypte,  fait  le  Sa  et  tient  le  ankh  ;  Thot  à  peau  jaune,  à  tête  d'Ibis,  tient  le  sceptre 
et  le  ankh;  Anubis  dont  la  tête  est  effacée,  la  peau  noire,  d'une  main  fait  la  libation,  et  de 
l'autre  tient  l'encensoir;  une  table  d'offrandes  est  devant  Osiris,  maillot  rouge,   bandelettes 


(^%0\ 


'IZÂàSÉé 


Antinoé. 


Pl.  XXXVI.  —  Page  :to. 


Aktinok. 


Pf..  XXXVI [.  -Pace3i. 


LES   PORTRAITS 


31 


noires,  robe  de  dessus  verte;  le  dieu  est  assis  sur  un  trône  et  porte  en  mains  le  fouet  et  le 
crochet.  «  La  représentation  d'Osiris  devant  la  table  d'offrande  s'explique  :  i°  parce  que  le  mort 
peut  être  identifié  à  cet  Osiris  et  recevoir  le  même  repas  d'offrandes;  2°  pour  que  le  mort  puisse 
avoir  des  offrandes  dans  l'autre  monde,  il  faut  qu'elles  aient  été  préalablement  offertes  à  Osiris 
[Du  caractère  religieux,  t^.  198,  200).  La  libation  qui  purifie,  l'encensement  qui  fait  devenir 
dieu  [sneter)  sont  les  deux  actes  principaux  du  culte  égyptien;  ils  résument  et  valent  à  eux 
seuls  tout  le  culte  »  [Rituel  du  culte  divin,  p.  2o4). 

Par  conséquent,  ce  dieu  qu'adorent  les  autres  dieux,  cet  Osiris  triomphant,  c'est 
Marcos  lui-même,  et  le  dernier  registre  va  nous  montrer  les  divinités  qui  seront  la  société  du 
nouvel  élu. 

A  part  risis  qui  est  à  droite,  ces  personnages  célestes  ne  sont  pas  très  définis  ;  on  peut 
dire  que  ce  sont  des  dieux,    mais    lesquels  ?  On  sent   que   l'artiste 
connaissait  mieux  l'enfer  égyptien  que  l'Olympe  des  bords  du  Nil. 

Une  déesse  coiffée  du  disque,  qui  est  sans  doute  Hathor  ou  Isis 
vêtue  des  ailes  croisées,  tient  de  la  main  gauche  le  linge  tordu  en 
forme  de  ankh  et  la  tige  à  crans,  tandis  que  de  la  droite  elle  fait  le  Sa. 
«  Horus,  Isis  et  d'autres  divinités  sont  souvent  représentées  derrière 
Osiris  ou  le  défunt,  un  bras  levé  comme  pour  projeter  sur  le  dos  de 
celui-ci  un  fluide  magnétique.  C'est  ce  qu'on  appelle  faire  le  Sa  ou  le 
Setep-Sa,  c'est-à-dire  l'acte  de  protection,  de  garde  magique  »  [Du  ca- 
ractère religieux,  p.  45,  A?)- 

La  tige  symbolise  le  renouvellement  des  années,  chaque  cran  de 
la  tige  rappelant  probablement  le  progrès  annuel  de  la  pousse.  Les 
dieux  ont  fréquemment  en  mains  ce  signe  symbolique.  «  C'est  dire 
à  l'élu,  en  le  lui  présentant,  qu'on  lui  garantit  des  années  si  nom- 
breuses qu'elles  valent  l'éternité.  »  Le  second  dieu  a  la  peau  grise  et 
sur  la  tête  un  disque  noir  ;  est-ce  Osiris  interprété  comme  soleil  de 
nuit?  Il  fait  une  libation. 

En  face,  un  autre  dieu  fait  aussi  une  libation  ;  il  a  la  peau  rouge 
et  porte  le  pschent  complet;  il  pourrait  représenter  Horus. 

Enfin,  Isis,  coiffée  du  disque  et  du  serpent  déroulé,  tient  la  tige  à 
crans  et  le  vase  d'encens  enflammé.  La  déesse  porte  un  vêtement  mul- 
ticolore, ce  qui  aide  à  la  déterminer;  Plutarque,  en  effet,  parlant  de 
l'habillage  journalier  des  statues  d'Osiris  et  d'Isis,  explique  que 
l'on  donne   à  Osiris  une  robe  d'une  seule  couleur,  tandis  que  «  les 

vêtements  d'Isis  sont  teints  de  couleurs  bigarrées,  parce  que  son  pouvoir  s'étend  sur  la 
matière  qui  reçoit  toutes  les  formes,  qui  est  susceptible  de  subir  toutes  les  modifications 
possibles,  puisqu'elle  devient  lumière,  ténèbres,  jour,  nuit,  eau,  feu,  vie,  mort,  commence- 
ment, fin  ». 

Autre  détail  à  noter,  c'est  le  mouvement  que  le  peintre  a  donné  au  bas  de  la  robe  d'Isis. 
Cette  agitation  de  l'étoffe  est  pour  nous  une  indication  précieuse.  Lorsque  les  sculpteurs 
d'Olympie  ou  de  Samothrace  voulaient  représenter  une  Victoire  envoyée  par  les  dieux  et  des- 
cendant de  l'Olympe,  ils  avaient  soin  d'appliquer  sur  le  corps  des  plis  poussés  de  bas  en  haut, 


ANGE    GABRIEL. 

PEINTURE   APPARTENANT 
A  M.    LE    CURli    DE    FLEURIEU. 


3-3  LES   PORTRAITS   D'ANTINOÉ 

i\iin  de  rendre  le  vent  produit  par  la  course  dans  l'air,  et  la  descente  rapide  de  l'envoyée  céleste. 
Lorsque  les  peintres  du  moyen  âge  peignaient  une  Annonciation  angélique,  ils  indiquaient  par 
des  ondulations  du  bas  de  la  robe  de  lange  Gabriel,  que  cet  être  divin  descendait  du  ciel.  Or, 
les  ondulations  de  la  robe  d'Isis  nous  montrent  que  les  Isiaques  d'Antinoé  situaient  de  même 
les  dieux  qui  président  à  la  vie  éternelle  tout  au-dessus  de  leur  tète  ;  l'enfer  égyptien  se  trou- 
vait déplacé.  Ce  n'est  plus  cette  succession  de  couloirs  sombres  remplis  d'eau,  ce  n'est  plus 
le  pays  d'Ialou  vaporeux  et  lointain,  c'est  le  zénith  lumineux.  C'est  le  paradis  chrétien  ouvert 
sur  des  horizons  éclatants.  Le  bel  adolescent  pour  qui  on  a  peint  tous  ces  sujets  symboliques, 
pour  qui  on  a  pris  toutes  ces  précautions,  afin  de  lui  assurer  l'immortalité,  est  sûr  de  parvenir 
au  séjour  des  élus,  c'est  bien  le  croyant  à  l'âme  heureuse  :  Eu^u^rt  Mapxoç  Avr^voc. 

Cette  enveloppe  de  momie  nous  impressionne,  non  seulement  par  sa  beauté,  par  sa 
richesse,  par  ses  vives  couleurs  et  ses  dorures  somptueuses,  mais  par  les  pensées  religieuses 
qu'elle  nous  dévoile.  Elle  nous  fait  connaître  l'état  d'esprit  des  habitants  de  l'Egypte  romaine. 
Ils  croyaient  encore  aux  vieux  rites  osiriens,  ils  croyaient  tout  au  moins  prudent  de  les 
continuer  ;  ils  avaient  une  notion  déjà  épurée,  presque  sublime  du  paradis  des  âmes,  et  par 
certains  détails  étaient,  on  le  voit,  en  contact  avec  le  christianisme  naissant. 

La  peinture  de  la  momie  figure  65  nous  montre  un  jeune  homme  à  figure  énergique,  type 
méridional.  Il  porte  la  robe  blanche  à  bandes  brunes,  son  épaule  gauche  est  drapée  d'une 
légère  étoffe  blanche,  sa  main  gauche  est  fermée  avec  le  pouce  et  l'index  réunis,  ce  qui  pourrait 
être  un  geste  mystique,  mais,  d'après  les  répliques  que  nous  donnent  les  portraits  de  plâtre, 
indiquerait  simplement  que  sa  main  devait  tenir  un  rituel  funéraire  roulé  qu'on  a  oublié  de 
peindre;  sa  main  gauche  tient  la  guirlande  de  fleurs  roses  et  de  feuillage  en  forme  de  iZ;  sa  tête 
se  détachesur  l'auréole  carrée  figurant  l'entrée  du  ciel  dont  on  voit  l'architrave  formée  du  disque 
ailé  surmonté  d'une  frise  de  huit  uraeus;  au-dessus  de  la  frise  et  sur  le  crâne  du  mort,  on  a  peint 
une  couronne  de  fleurs  multicolores;  sous  le  buste,  encore  le  disque  ailé  surmonté  dedixurœus 
dont  lesdisquessonten  relief  doré;  le  bas  du  corps  est  entouré  du  réseau  de  bandelettes  blanches 
sur  fond  rouge  ;  les  vides  sont  ornés  d'étoiles  d'or  et  des  groupes  formés  par  le  soleil  et  les 
planètes;  au-dessous  du  réseau  on  aperçoit  le  bas  des  jambes  nues  et  l'extrémité  de  la  robe  sur 
lequel  devait  être  écrit  le  nom  du  défunt,  mais  on  ne  peut  lire  que  lemot«  Anlinoé  »  (PI.  XXXVIII). 

Les  flancs  de  la  momie  sont  ornés  d'une  double  rangée  de  scènes  funéraires;  le  drame 
osirien  est  ici  un  peu  incohérent  :  les  scènes  ne  se  suivent  plus  normalement  comme  pour 
Marcos;  on  devine  que  les  traditions  égyptiennes  s'oublient  et  s'estompent  de  plus  en  plus; 
pour  remédier  à  cette  imprécision  des  sujets,  on  a  peint  à  profusion  dans  le  champ  des 
tableaux  de  faux  hiéroglyphes,  des  cartouches  royaux  qui  ont  des  zigzags  au  lieu  de  lettres, 
des  ankhs  chrétiens  à  boucles  rondes  formés  du  /  et  du  p  ("J")  et  des  serpents  dressés. 

On  voit,  en  commençant  par  en  bas,  à  gauche  le  monstre  hybride  qui  assiste  au  jugement 
de  l'âme,  cet  animal  fantastique,  moitié  hippopotame,  moitié  chienne,  qui  attend  les  morts  au 
moment  de  la  psychostasie  pour  les  dévorer  en  cas  de  non-justification  (PI.  XLI,  A,  B). 

Sur  les  cercueils,  il  a  souvent  l'aspect  d'une  truie  ;  le  porc-truie  est  un  ennemi  d'Osiris 
quia  dévoré  l'œil  d'Horus  où  se  trouve  l'âme  d'Osiris  [Livre  des  morîs,  ch.  xii).  Ici  l'animal 
a  les  mamelles  de  la  truie  et  un  museau  de  chienne  ;  en  face,  à  droite,  un  chien  noir  est 
peut-être  encore  Anubis  ou  déjà  Cerbère. 

Ensuite,  il  y  a  quatre  tableaux  à  chaque  registre:  d'abord  la  balance,  Horus  vêtu  de  noir 


nsKsi 


yVjSTI.NOli. 


l'i.    XNWIII,   —  l'Auic  ;!3 


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Anti.noé. 


l'L.  XXXIX.  —  Face  33. 


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LES  PORTRAITS  33 

la  fait  fonctionner  ;  la  déesse  Ta-mât  (Thémisj,  la  justice,  en  robe  rose,  est  assise  sur  le  fléau  (C)  ; 
après  se  présente  le  génie  Douaounmoutef  à  tête  de  chacal,  klàft  jaune  et  gris,  linceul  rose  à 
réseau  vert,  puis  on  voit  Anubis  broyant  dans  un  mortier  la  nourriture  du  mort  ou  préparant 
un  breuvage  d'immortalité  ;  je  reparlerai  de  ce  sujet  à  propos  de  «  l'homme  à  la  branche  »  : 
encore  Anubis  transportant  la  momie  (D). 

Plus  haut  Pacht,  linceul  rose,  manteau  vert,  la  figure  couleur  de  chair,  la  tête  nimbée 
peut-être  à  l'imitation  des  dieux  bouddhiques.  C'est  alors  un  prêtre  isiaque  (?)  coiffé  du  klaft 
rayé,  il  tient  un  sceptre  :  cela  pourrait  être  aussi  Osiris  sous  la  forme  romaine  :  son  vêtement 
a  des  raies  inclinées  roses  et  violettes  (E).  Après  vient  un  sujet  très  endommagé,  le  corps 
d'une  déesse  au  torse  nu:  Isis  ou  Nephthys  à  jupes  noires  (F).  Ici  interviennent  les  quatre 
génies  funéraires  à  linceuls  de  couleurs  variées.  Douaounmoutef  a  une  tête  humaine  au  lieu  de 
sa  tête  de  chacal  ;  sous  les  premières  dynasties,  les  quatre  génies  avaient  des  têtes  d'homme  (G). 
En  face,  Isis,  le  bras  droit  appuyé  sur  une  table,  et  Thot  à  tête  d'Ibis,  au  corps  rose  armé  du 
sceptre  et  du  ankh:  tous  deux  sont  assis  sur  des  trônes  (H). 

Sur  fond  noir,  personnage  indéterminé  au  torse  nu  ;  sur  des  fonds  roses,  Isis  et  Nephthys 
se  regardant,  elles  ont  les  bras  munis  des  ailes  protectrices  ;  «  elles  protègent  le  corps  d'Osiris 
et  de  tout  mort  en  étendant  les  deux  bras  (souvent  ailés)  »  derrière  la  momie  [Livre  des  morts, 
ch.  XVIII,  1.  33).  Sur  fond  noir,  autre  personnage  peu  distinct  (I,  J). 

Un  jeune  homme  vêtu  seulement  de  la  schenti,  ornée  de  la  queue  de  girafe,  tient  le  fouet  ; 
un  autre  vêtu  de  même  sorte,  coiffé  du  klaft,  tient  le  kherp  et  la  canne  ;  ce  sont  peut-être  des 
prêtres  officiants  ;  «  les  officiants  au  moment  de  prononcer  la  formule  du  sacrifice  »,  «  le  roi 
donnant  l'offrande  »  [soulen  di  hot  pou)  ont  presque  toujours  en  main  une  canne  et  une  mas- 
sue, avec  laquelle  ils  touchent  les  offrandes  ;  ce  coup  (hou)  «  consacre  »  ce  qui  est  touché 
[Du  caractère  religieux  de  la  royauté  pharaonique,  p.  171,  fig.  32  et  36)  (K).  Personnage 
assis  avec  la  coiffure  de  Neith  et  encore  Anubis  sur  son  trône  (L). 

Alors  Anubis  prépare  la  momie  placée  sur  son  lit  en  forme  de  lion  ;  elle  n'a  pas  encore  la 
mitre  d'Osiris,  mais  au  tableau  suivant  «  le  mort  ressuscite  en  Osiris,  représenté  debout  dans 
un  suaire  lumineux  d'étoffe  changeante  rose  et  bleue  aux  bandelettes  blanches  (M).  En  face 
deux  personnages  dont  l'un  a  disparu  et  l'autre  est  le  jeune  Horus  tout  nu,  le  dieu  renaissant, 
symbole  de  la  résurrection  du  défunt  :  «  Le  mort,  pour  devenir  dieu  et  habitant  du  paradis, 
renaît  à  une  vie  nouvelle,  comme  un  enfant  sort  du  sein  de  sa  mère  il  est  enfanté  par  Isis 
[Livre  des  morts,  ch.  xvii,  81)  ;  d'où  le  fait  que  le  mort,  tout  en  étant  Osiris,  est  assimilé  à 
Horus  fils  d'Isis  et  peut  être  représenté  par  la  figure  juvénile  de  ce  dieu  »  [Livre  des  morts, 
ch.  Lxviii,  Lxxviii,  i3)  (N). 

Enfin,  tout  en  haut,  l'Isis  rayonnante  de  joie  lève  une  main  en  l'air  pour  montrer  qu'elle  a 
sauvé  l'âme  du  jeune  homme  (0).  Sur  la  droite,  Anubis  est  de  nouveau  représenté,  emportant 
la  momie  (P). 

Sous  les  pieds  et  sur  la  tête  on  a  peint  des  couronnes  de  fleurs  de  toutes  les  couleurs. 

Fig.  66.  —  Cet  enfant,  fils  d'un  colon  latin,  porte  au  cou  la  bulla  d'or  dont  on  ornait  les 
jeunes  Romains  (PI.  XXXIX). 

Il  est  vêtu  d'une  robe  ajustée  garnie  de  broderies  brunes  en  forme  de  médaillon  et  de 
larges  galons  identiques  aux  robes  nombreuses  que  M.  Gayet  a  trouvées  sur  les  momies.  Sa 
main  droite  est  placée  sur  sa  poitrine  et  sa  main  gauche  tient  la  boucle  de  fleurs. 


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31  LES   PORTRAITS   D'ANTINOÉ 

Il  a  le  milieu  du  corps  enveloppé  du  réseau  symbolique  figuré  par  des  triangles  blancs 
ajustés  en  croix  transversales  et  de  losanges  noirs  représentant  des  croix  verticales.  Dans 
le  champ  des  losanges,  un  point  et  quatre  larmes  donnent  encore  un  motif  cruciforme. 

Le  petit  personnage  n'a  pas  seulement  la  tête  encadrée  par  la  porte  du  ciel,  c'est  tout  son 
corps  qu'on  a  enchâssé  entre  les  colonnes;  l'architrave  a  le  disque  ailé.  Celte  porte  ne 
pourrait  tenir  debout,  car  les  colonnes,  épousant  la  forme  de  la  momie,  vont  en  se 
rapprochant  vers  la  base  et  présentent  un  monument  qui  n'est  pas  d'aplomb.  Les  colonnes 
ont  des  rainures  en  spirale  dont  la  direction  change  à  chaque  assise. 

Les  pieds  portent  des  sandales  blanches. 

Un  tableau  dont  le  sujet  est  effacé  avait  été  peint  au-dessous  des  réseaux. 

Tout  autour  de  l'ensemble  circule  une  guirlande  de  fleurs  qui  s'arrête  en  haut  et  en  bas 
au  milieu  du  tableau  pour  faire  place  à  des  groupes  de  points  stellaires  au  nombre  de  neuf. 

Quoique  fort  abîmées,  les  représentations  symboliques  inspirées  du  Livre  des  morls  nous 
donnent  des  renseignements  utiles. 

C'est,  en  commençant  par  le  bas,  à  gauche,  une  tête  de  mort  entre  deux  ankhs  chrétiens  à 
boucle  ronde;  à  droite,  un  édicule  avec  deux  escaliers  et  quatre  colonnes.  M.  Moret  voit  là  le 
pavillon  d'Osiris:  «  L'édifice  à  quatre  colonnes  rappelle  le  pavillon  des  fêtes  Sed  qui  se  compose 
d'un  double  naos  soutenu  par  des  colonnes,  élevé  sur  une  plate-forme  à  laquelle  donne  accès 
un  double  escalier  (Voir  pavillon  des  fêtes  Sed  ap.  Pétrie,  Boyal  Tombs,  I,  pi.  VIII,  7).  Le 
pavillon  apparaît  de  l'époque  archaïque  aux  derniers  siècles  de  la  civilisation  égyptienne 
(exemples  réunis  dans  A.  Moret,  Du  caractère  religieux,  p.  288-262  et  277).  On  installe  dans 
cet  édicule  les  dieux,  les  rois,  les  morts  pour  lesquels  on  célèbre  les  rites  de  la  renaissance 
osirienne  (A.  Moret,  Mystères  égyptiens)  ;  on  couronne  le  dieu,  le  roi,  le  mort  avec  la 
couronne  du  Sud  et  du  Nord  dans  les  naos  du  Sud  et  du  Nord.  Le  pavillon  à  colonnes 
s'appelait  de  divers  noms  :  Zadou,  ou  bien  l'escalier  Khend;  parfois  Khend  désigne  aussi  le 
pavillon  auquel  l'escalier  donne  accès.  Dans  la  représentation  étudiée.  Pédicule  semble  être  une 
figure  légèrement  déformée  du  monument  où  se  célèbrent  les  rites  qui  aboutissent  à  la  renais- 
sance du  mort  et  à  sa  réception  au  ciel  par  les  dieux  qui  l'acclament.  » 

Au-dessus  à  gauche,  la  balance;  adroite,  le  défunt- devenu  Osiris  assis  sur  le  trône  portant 
le  fouet  et  le  crochet.   Son  linceul  est  brun,    il  est  coiffé  du  klaft. 

Plus  haut  à  gauche,  un  sujet  peu  lisible  ;  à  droite,  Anubis  porte  la  momie  dans  ses  bras  et 
présente  la  tige. 

Puis  à  gauche,  sujet  effacé;  à  droite,  le  mort  en  Osiris  lumineux  couvert  du  vaste  manteau 
d'or  debout  entre  deux  "T". 

Alors  interviennent  Isis  et  Nephthys  aux  bras  ailés  :  «  Ces  deux  sœurs  d'Osiris  sont  les  deux 
prêtresses  de  son  culte  et  du  culte  de  tout  mort;  vêtues  de  deuil,  chevelures  flottantes,  elles  se 
lamentent  sur  son  cadavre  et  l'arrosent  de  libations  (Livre  des  lamentations  d'Isis  et  de 
Nephthys,  existe  déjà  en  substance  dans  les  livres  des  Pyramides;  sa  rédaction,  d'époque  posté- 
rieure, a  été  éditée  par  de  Horrack  d'après  un  papyrus  de  Berlin) .  D'autre  part,  elles  protègent  le 
corps  d'Osiris  et  de  tout  mort  en  faisant  l'acte  de  protection  qui  consiste  à  étendre  les  deux 
.  bras,  le  plus  souvent  ailés,  derrière  la  momie  [L.  d.  M.,  ch.  xviii,  33,  et  Chabas,  Hymne  à 
Osiris).  » 

Les  bras  sont  ailés  parce  que  les  deux  déesses  sontassimilées,dès  les  textes  des  Pyramides, 


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Pl   XI,.  —  Pagr  3',. 


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MOMIE,  11°  B'i 


A>TiNOt;. 


I'l.  XLl.  —  l'AGE  35. 


LES  PORTRAITS 


35 


à  deux  oiseaux  qui  accourent  près  du  corps  d'Osiris  (Moret,  Rituel  du  culte  divin,  p.  i3,  34). 

Enfin,  tout  en  haut,  Isis  et  Nephthys  triomphantes,  une  main  sur  la  poitrine  comme  le 
jeune  défunt  qu'elles  sauvent  et  l'autre  levée  en  signe  de  victoire.  «  Attitude  d'acclamation 
caractérisée  surtout  par  un  bras  levé  en  arrière,  prise  par  les  dieux  quand  ils  acclament  un 
autre  dieu,  le  soleil  levant,  Osiris  triomphant  ou  le  mort  divinisé  (stèle  C  i5,  du  Louvre).  En 
particulier,  les  esprits  d'Hiéracopolis  à  tête  de  faucon  prennent  ces  attitudes  dans  ces  circon- 
stances. » 

A  côté  des  déesses,  sont  deux  urnes  contenant  sans  doute  l'eau  pour  les  libations  libé- 
ratrices. 

«  Une  gradation  des  tableaux  est  ici  apparente.  En  bas,  le  cadavre  et  le  pavillon  d'Osiris; 
puis  psychostasie  devant  les  dieux  ;  rites  d'Anubis,  intervention  des  déesses  ;  victoire  de  l'âme. 
La  représentation  de  la  tête  de  mort  est  rarissime.  » 

Le  personnage  de  la  figure  67  a  la  physionomie  pensive  et  réfléchie  ;  ses  yeux  regardent 
au  loin,  il  contemple  l'au-delà  et  voit  le  paradis  (PI.  XLIl). 

La  main  droite  tient  une  branche  d'olivier  (?),  sa  gauche  est  armée  de  la  boucle  de  fleurs. 

11  est  vêtu  d'une  robe  cousue  et  ses  pieds  sont  ornés  de  sandales.  Le  bas  du  corps  est 
enveloppé  du  réseau  symbolique  de  bandelettes  blanches  croisées  (PL  XL). 

Sur  les  côtés  on  a  peint  des  scènes  isiaques. 

C'est,  en  commençant  par  en  bas,  deux  fois  le  monstre  hybride,  puis,  à  gauche,  Thot  à  tête 
d'Ibis   assis,   sceptre    en    mains  ;  à   droite,  Anubis    debout 
tenant  le  sceptre  ;  ils  sont,  avec  Horus,  les  dieux  qui  assistent 
au  jugement  de  l'âme  (A,  B,  C,  D). 

Puis,  deux  fois  représenté,   la  taureau  Apis  lancé    au 
galop,  emportant  la  momie  (E). 

Ici  une  peinture  curieuse  montrant  Anubis  broyant 
quelque  chose  dans  un  mortier.  Si  l'on  consulte  un  égypto- 
logue,  il  dit  qu'Anubis  écrase  le  grain  pour  la  nourriture  des 
morts;  si  l'on  s'adresse  à  un  sanscritiste,  il  déclare  qu'A- 
nubis écrase  la  plante  du  «  Soma  »,  liqueur  d'immortalité 
[Amirla,  ambroisie).  Pour  choisir  entre  ces  deux  explica- 
tions, il  faut  se  demander  si  les  croyances  funéraires  de  l'Egypte  à  l'époque  romaine  s'ac- 
cordent mieux  avec  l'une  qu'avec  l'autre,  et  je  me  permets  de  rappeler  ce  que  j'ai  écrit 
dans  les  «  Symboles  asiatiques»  [Annales  du  Musée  Guimel,  t.  XXX,  p.  146)  (F,  G,  LI)  : 

a  Cette  suppression  des  croyances  anciennes  surprend  d'autant  plus  qu'il  s'agit  de  rites 
funéraires  et  que  le  culte  des  morts  a  été  le  souci  presque  unique  des  dogmes  égyptiens  ; 
mais  les  nouveaux  venus  avaient  d'autres  aspirations  spiritualistes  que  la  vie  future  d'un  défunt 
dans  l'Amenti  d'Abydos,  enfer  plein  de  dangers,  de  pièges,  de  surprises;  Champs-Elysées  où  il 
fallait  pendant  des  siècles  cultiver  la  terre,  voyager  en  barque  d'hypogées  en  hypogées,  chanter 
continuellement,  sans  repos,  les  textes  interminables  du  rituel  des  morts  avec  la  crainte 
apeurante  de  se  tromper  d'un  mot,  de  se  tromper  d'une  note  et  de  compromettre  à  tout  jamais 
son  éternité.  Et  le  rôle  mesquin  de  l'esprit  du  cadavre,  du  double  égoïste  et  gourmand,  devait 
être  repoussé  avec  dégoût  par  ces  lettrés  qui  avaient  lu  Platon.  » 

En  effet,  je  ne  crois  pas  qu'on  ait  trouvé  à  Antinoé  une  seule  tombe  où  l'on  ait  recueilli  de 


PREMIÈRE   DYNASTIE  :   BROYAGE    DES   GRAINS. 

(Pétrie,  Royal  Toinbs,  I,  xiii,  5.) 


36 


LES   PORTRAITS   D'ANTINOE 


la  nourrilure  pour  le  morl;  il  y  a  bien  des  sépultures  chrélieimes  comme  celle  de  Thaïs,  où  l'on 
rencontre  des  verres  à  boire,  une  corbeille  à  pain  ;  mais  il  s'agit  ici  de  l'eucharistie,  c'est  le 
pain  de  l'âme  qu'on  offre  au  défunt.  Est-ce  que  c'est  Anubis  (jui  peut  préparer  le  corps  de 
Jésus?  Non,  les  cadavres  d'Antinoé  n'ont  pas  besoin  de  nourriture,  mais  les  âmes  ont  soif 
d'immortalité  ;  tous  les  symboles  ont  la  môme  signification  :  lumière,  éternité. 

L'éclectisme  des  Egyptiens  romains  des  bords  du  Nil  peut  bien  avoir  choisi  le  mortier  à 
Soma  pour  satisfaire  leurs  aspirations  d'outre-tombe. 

M.  Weill,  l'historien  des  premières  dynasties,  m'a  fait  remarquer  que  l'attitude  d'Anubis 
penché  en  avant,  les  jambes  séparées,  indique  que  non  seulement  il  écrase,  mais  il  agite,  il 
baratte,  il  prépare  la  liqueur  mousseuse  qui  est  devenue  ensuite  le  Zambaion  (Zaêaio;).  S'il 
s'agissait  d'un  broyage  pénible  comme  celui  du  blé,  le  corps  devrait  être  vertical,  ainsi  qu'on 

voit  au  Caire  les  nègres  qui  broient 
le  café  avec  un  lourd  pilon. 

Autre  observation  :  c'est  que,  en 
écrasant   le   grain   dans   un  mortier, 
on  mêle  le  son  et  la  farine  et  il  faut 
pouvoir,  en  soufflant,  séparer  l'un  de 
l'autre.  C'est  ce  que  font  les  «  Meu- 
niers du  dieu  »  dans  les    statues   de 
l'ancien  Empire  ;  à  genoux  devant  une 
pierre  incurvée,    ils   écrasent  le   blé 
avec   le  rouleau  qui  laisse  retomber 
les  grains  fins  et  retient  les  gros  morceaux  qu'on  reprend  ;  par  l'haleine  fortement  envoyée, 
on  trie  les  différentes  qualités  et  l'on  élimine  le  son   (Capart,  Recueil  de  Monumenls,  II,  79). 
Ce  genre  d'outil  est  encore  utilisé  en  Espagne  pour  le  chocolat. 

Sur  l'enveloppe  qui  nous  occupe,  le  mortier  est  figuré  trois  fois,  et  dans  deux  des 
tableaux  le  vase  a  une  forme  ronde  avec  une  anse,  ce  qui  exclut  l'idée  du  broyage,  car  le  vase 
est  en  terre. 

Dans  le  premier  tableau,  la  forme  est  exactement  celle  dont  se  sert,   dans  les  représen- 
tations chinoises  et  japonaises,  le  petit  lapin,  parfois  l'écureuil,  qui  est 
censé  préparer  dans  la  lune  la  liqueur   d'immortalité  (1). 

Les  autres  vignettes  sont  des  répliques  et  nous  montrent  alternant, 
la  balance  de  l'âme,  la  chienne  dévorante  et  Anubis  broyant  (I,  J). 

Enfin  tout  en  haut,  Isis  et  Nephthys,  mais  assises  par  terre,  le  torse 
nu,  la  main  relevée  sur  la  tête  ou  sous  le  menton,  dans  l'attitude  des  pleu- 
reuses. Pourquoi  ces  déesses  ne  sont-elles  pas  victorieuses  comme  sur 
les  autres  enveloppes?  Ce  sera  peut-être  difficile  à  expliquer  (K,  L). 

L'ensemble  des  peintures  n'est  pas,  comme  à  l'ordinaire,  entouré  de  guirlandes  de  fleurs, 
symboles  d'immortalité,  mais  d'une  torsade  à  deux  cordons  sans  fin.  Ce  motif  ornemental, 
qu'on  retrouve  sur  les  mosaïques  de  l'époque,  est  donc  interchangeable  avec  les  fleurs?  Ceci 
nous  indique  que  ces  enroulements  ont  un  sens  de  vie  future. 

En  examinant  la  façon  dont  a  été  préparée  cette  toile  stuquée,  on  remarque  que  le  portrait 

(])  Soma  =  lune;  /ap//i  =  lLine.  ■ 


MEUNIER  DU   DIEU. 

D'après  Gardiner  [jEgypt.  Zeitschrift). 


LAPIN    DE    LA    LUNE 


Antinoi;. 


l>i..  XLII.  -  Page  36. 


JLJ    Û 


Antinok. 


Pl.  XLIII.  —  Page  36> 


Antinok. 


Pl.  XLIV.   _  Pagk  -M'. 


Antinoé. 


Pl.  XLV.  —  Page  87. 


LES   PORTRAITS  37 

a  été  dessiné  sur  un  linceul  déjà  décoré,  car  le  bras  droit  recouvre  et  cache  en  partie  une  des 
vignettes.  On  voit  aussi  que  six  tableaux  ont  été  coupés,  enlevés  et  remplacés  par  des  sujets 
pris  ailleurs  et  qui  n'avaient  pas  le  même  format.  Or,  si  l'on  compare  avec  les  autres  enveloppes 
les  places  vides,  on  constate  qu'on  avait  dû  y  faire  figurer  les  quatre  génies  funéraires,  le  défunt 
en  Osiris  sur  le  trône  et  le  défunt  en  Osiris  à  robe  d'or,  et  ces  sujets  ont  été  remplacés  par 
l'Anubis  broyeur  de  Soma.  C'est  donc  une  idée  nouvelle  qu'on  a  voulu  affirmer  aux  dépens  de 
formules  auxquelles  on  ne  croyait  peut-être  plus. 

La  figure  68  nous  montre  un  homme  à  physionomie  énergique  et  rude  ;  sa  grosse  mous- 
tache lui  donne  un  air  de  centurion  retraité;  ses  oreilles  sont  larges;  sa  tête  se  détache  sur 
l'auréole  carrée,  porte  du  paradis.  Sa  main  droite  tient  un  épis  désignant  Osiris  :  il  serait 
peut-être  téméraire  d'y  voir  le  blé  qui  sera  le  pain  eucharistique  ;  sa  main  gauche  montre  une 
branche  d'arbre  qu'un  botaniste  saurait  sans  doute  déterminer,  dont  les  feuilles  semblent  per- 
sistantes :  cela  pourrait  être  du  citronnier.  Il  est  vêtu  d'une  chemise  à  médaillon  brun,  un  peu 
courte,  qui  laisse  voir  le  bas  de  ses  jambes  nues.  Un  manteauretenu  par  deux  agrafes  sur  le 
devant  de  sa  poitrine  indique  qu'il  avait  une  certaine  aisance  ;  le  soin  qu'on  a  pris  de  faire  faire 
son  portrait  le  prouve  aussi.  Le  réseau  à  bandelettes  rouges  sur  fond  gris  couvre  son  corps 
depuis  la  ceinture  jusqu'aux  genoux;  elles  sont  dessinées  de  manière  à  former  des  cercles 
entre-croisés  qui  peuvent  rappeler  le  soleil;  dans  le  champ  gris  laissé  par  les  bandelettes,  on 
a  dessiné  cinq  ronds  à  centres  disposés  en  croix.  C'est  déjà  une  indication  chrétienne.  Le  haut 
du  corps  est  entouré  de  la  torsade  à  cordon  sans  fin  (PI.  XLII). 

FiG.  69.  —  Une  dame.  Les  taches  qui  couvrent  sa  face  empêchent  de  bien  lire  ses  traits. 
Vêtue  d'une  robe  blanche  à  bandes  brunes,  elle  est  ornée  de  bracelets  et  de  boucles  d'oreilles 
en  pâte  dorée;  elle  a  l'auréole  carrée  et  tout  le  corps  est  serré  entre  les  colonnes  à  assise  de 
pierres  précieuses  qui  forment  l'entrée  du  ciel.  Sa  main  gauche  a  deux  épis  et  sa  droite  tient 
la  boucle  de  fleurs  (PI.  XXXIX). 

A  la  hauteur  de  la  ceinture  un  tableau  montre  Osiris,  ou  plutôt  la  défunte  devenue  l'Osiris 
triomphant,  protégée  par  Isis  et  Nephthys  aux  bras  ailés. 

Au-dessous,  le  réseau  est  remplacé  par  des  triangles  à  rayures  qui  figurent  peut-être  les 
plis  d'un  linceul. 

Il  y  avait  des  vignettes  tout  autour,  mais  elles  sont  méconnaissables.  Une  seule  subsiste, 
en  .haut,  à  droite;  on  y  voit  Isis  ailée,  au  corps  nu,  s'inclinant  dans  un  mouvement  des  plus 
gracieux. 

FiG.  70.  —  Une  dame  à  chevelure  abondante.  Ses  yeux  trop  ouverts  donnent  plutôt 
l'impression  de  l'étonnement  que  de  la  béatitude  ;  le  cou  est  orné  d'un  collier  en  relief.  Son 
vêtement  à  riche  bordure  est  maintenu  par  une  ceinture  dont  on  voit  le  nœud. 

A  la  main  droite,  un  épi;  dans  la  gauche,  la  boucle  symbolique.  La  tête  se  détache  sur 
l'entrée  du  paradis. 

11  y  avait  des  vignettes  qui  ont  disparu  (PI.  XLIII). 

FiG.  71.  —  Un  jeune  garçon  orné  de  la  bulla,  le  tête  dans  l'auréole  carrée,  vêtu  de  la  robe 
à  bandes  violettes  ;  il  tient  un  chrisme  en  relief  et  dans  la  même  main,  la  droite,  un  oiseau, 
peut-être  un  vanneau  :  «  Le  vanneau  et  l'hirondelle  sont  des  formes  que  peut  prendre  l'âme  du 
mort  »  (Brugsch,  JEgyplologie,  p.   170,  rituel  du  papyrus  Rhind  ;  Livre  des  Morts,  ch.  lxxxiii, 


38  LI'^S   POlîTUAlTS   D'ANTINOE 

Lxxxiv).  Dans  la  môme  main,  il  montre   im  symbole  isiaque  et  un  symbole  chrétien.  La  gre- 
nade de  la  main  gauche  n'est  pas  expliquée  (PI.  XLIV). 

Au-dessous  du  buste,  grand  scarabée  ailé  qui  représente  le  dieu  Kheper,  celui  qui  se 
renouvelle,  qui  devient,  symbole  des  devenir  dans  la  vie,  après  la  mort.  On  plaçait  un  sca- 
rabée dans  la  poitrine  des  momies,  ce  qui  symbolisait  le  cœur  transformé  [Livre  des  Morts, 

Ch.  XXX,  XLIV). 

FiG.  72.  —  C'est  la  première  momie  à  portrait  peint  que  M.  Gayet  a  rapportée  d'Antinoé. 
J'ai  pensé  qu'elle  était  chrétienne  et  je  l'ai  donnée  au  Musée  du  Vatican  avec  toutes  les  étoffes 
à  symboles  chrétiens  qui  l'entouraient.  On  en  a  rempli  dans  ce  beau  musée  une  grande  vitrine 
et  M.  Marucchi,  le  savant  conservateur,  a  présenté  à  ce  sujet  une  communication  à  l'Académie 
pontificale  (28  février  1906)  (PI.  XL VI). 

Dans  ce  travail  il  nous  apprend  qu'un  grand  nombre  d'archéologues  se  sont  occupés  de 
ce  document.  C'est  d'abord  M.  Gayet  qui  l'avait  découvert  et  qui  trouve  à  cette  peinture  un 
aspect  pompéien,  appréciation  qui  la  place  au  premier  siècle  de  notre  ère. 

Puis  M.  Wilpert  qui,  dans  la  séance  du  14  janvier  1906,  de  la  Conférence  de  l'archéologie 
chrétienne,  déclare  qu'il  jugeait  cette  momie  certainement  chrétienne. 

Alors  le  professeur  Strygoswschy  fait  une  étude  sur  le  même  sujet  et  n'ose  conclure. 

A  son  tour,  le  D''  de  Gruneisen,  de  l'Académie  de  Saint-Pétersbourg,  examine  la  «  dame 
du  Vatican  »  et  se  préoccupe  de  l'auréole  carrée,  bordée  de  colonnes,  surmontée  d'une  archi- 
trave à  disque  solaire  et  à  urœus.  Avec  beaucoup  de  raison  il  voit  là  une  représentation  de  la  porte 
du  tombeau  devant  laquelle  se  tient  le  défunt. 

C'est  surtout  sous  l'ancien  Empire  qu'on  a  figuré  le  mort  sortant  de  l'hypogée. 

Mera  se  présentant  devant  son  tombeau  à  Sakkara  est  tout  à  fait  impressionnant,  il  s'avance 
venant  des  ténèbres  et  marchant  à  la  lumière. 

Mais  M.  de  Gruneisen  est  allé  plus  avant.  Il  a  remarqué  qu'à  l'époque  des  peintures  romaines 
la  porte  des  morts  s'ouvre  sur  la  clarté  ;  on  entrevoit  l'au-delà,  c'est  le  paradis  dont  la  porte 
s'ouvre  et  le  défunt,  au  lieu  de  quitter  le  séjour  des  morts,  va  s'engager  dans  l'infini.  Isiaque  ou 
chrétien,  c'est  un  élu. 

M.  de  Gruneisen  a  pris  la  peine  de  venir  me  voir  à  Fleurieu  pour  me  faire  part  de  sa 
découverte.  C'est  donc  à  lui  que  la  science  des  études  religieuses  doit  cette  interprétation 
excellente. 

Quant  à  M.  Marucchi,  après  avoir  pensé  que  la  dame  d'Antinoé  était  chrétienne,  il  la  croit 
plutôt  païenne,  et  sur  l'étiquette  qu'il  a  rédigée  pour  la  présenter  au  public  du  musée,  il  ne  prend 
pas  parti  :  «  Couverture  de  momie  de  l'époque  romaine  trouvée  à  Antinoé  ». 

Dans  ces  études  sur  les  personnages  que  M.  Gayet  a  exhumés  par  ses  fouilles,  je  crois  qu'il 
faudrait  éviter  d'employer  le  mot  «  païen  »  à  cause  de  son  imprécision,  de  même  que  le  mot 
«  idolâtre  »  peut  amener  des  erreurs  si  on  l'applique  à  des  symboles  égyptiens  utilisés  plus  tard 
par  les  chrétiens. 

La  «  Dame  du  Vatican  »  était-elle  «  idolâtre  »  ou  était-elle  «  chrétienne  »  ?  On  ne  le  saura  pas. 

Elle  était  un  peu  isiaque,  à  cause  de  la  porte  de  temple  égyptien  qui  entoure  son  visage  ; 
elle  était  un  peu  bouddhique,  par  les  enroulements  qui  ornent  les  médaillons  de  sa  robe;  elle 
était  un  peu  syriaque,  par  le  petit  tableau  qui  orne  son  linceul  et  représente  deux  personnages 


IZ. 


ANTlNOt. 


Pi..  XLVl.  _  Page  3s. 


LES   PORTRAITS  39 

assis  à  droite  et  à  gauche  de  l'arbre  de  vie;  elle  était  un  peu  chrétienne,  par  le  geste  de  sa  main 
droite  qu'imitera  la  dame  à  la  croix  d'or,  par  ses  aspirations  spiritualistes,  par  les  symboles 
répandus  sur  les  étoffes  trouvées  autour  d'elle.  Il  faut  s'habituer  à  rencontrer  à  celte  époque 
des  personnages  qui  s'assuraient  à  tous  les  paradis. 

FiG.  78.  —  J'ai  déjà  décrit  cet  intéressant  portrait  en  parlant  des  fouilles  1910-1911.  Ce 
jeune  Ethiopien  à  figure  pensive  est  vêtu  de  la  robe  blanche  à  raies  violettes;  tout  son  corps  est 
cerné,  comme  emboîté  par  les  colonnes  de  la  porte  céleste.  Sous  son  buste  on  a  représenté  deux 
fois  le  disque  solaire  flanqué  d'urseus.  Un  gros  scarabée  est  figuré  plus  bas.  Les  jambes  sont 
entourées  du  réseau  funéraire  rouge  sur  fond  blanc  ;  les  vides  sont  garnis  de  pastilles  d'or 
(PI.  XXXVIII). 

Il  y  avait,  sur  les  côtés,  des  représentations  isiaques.  Celles  de  droite  ont  été  détruites  et 
c'est  grand  dommage,  car  les  figurations  qui  sont  à  gauche  sont  assez  extraordinaires. 

C'est,  en  commençant  par  le  bas,  un  tableau  à  moitié  détérioré  montrant  un  homme  à  tête 
de  serpent  comme  on  en  voit  dans  les  hypogées  royaux.  Puis  un  personnage  assis,  vêtu  de  blanc, 
sans  doute  Osiris,  juge  des  âmes.  Après,  la  momie  qu'Anubis  place  sur  le  taureau  Apis  prêt  à 
partir  dans  sa  course  funèbre.  En  haut,  le  soleil  et  la  lune.  Anubis  n'a  pas  la  tête  de  chacal, 
mais  une  tête  de  chien  féroce,  énergiquement  peinte.  Lucien  dit,  qu'en  Egypte,  Mercure  a  une 
tête  de  chien.  La  représentation  qui  vient  après  serait  incompréhensible  pour  tout  autre  qu'un 
égyptologue  ;  M.  Moret  y  voit  «  la  momie  sur  le  lit  funéraire,  placée  dans  un  naos  grec  à  fronton 
triangulaire.  Au-dessous,  les  quatre  enfants  d'Horus  momiformes  ». 

Maintenant  on  voit  Osiris  bizarrement  vêtu  d'une  robe  multicolore,  il  a  le  pshent,  et  la 
tête  entourée  d'une  vaste  coiffure.  Nous  savons  que  cet  Osiris  est  le  défunt. 

La  main  gauche  tient  le  fouet  et  la  droite  une  sorte  de  pioche. 

Il  semble  porté  par  deux  jeunes  prêtres  au  torse  nu  et  à  la  tête  rasée.  Un  détail  comique, 
c'est  que  le  mort  très  vivant  regarde  de  travers  et  semble  dire  à  l'un  des  prêtres  qu'il  prenne 
garde  de  ne  pas  le  laisser  choir.  On  pourrait  aussi  voir  dans  cette  scène  l'habillage  d'Osiris 
raconté  par  Plutarque.  Enfin  la  série  se  termine  par  le  portrait  d'Isis,  la  tête  surchargée  de 
ces  coiffures  qu'on  donne  aux  Isis  de  terre  cuite  de  fabrique  gréco-romaine  (PI.  XXXVTI). 

Tout  l'ensemble  est  entouré  d'une  riche  guirlande  de  fleurs. 

FiG.  74.  —  Cette  figure  a  un  caractère  de  modernisme  bien  impressionnant.  On  dirait  le 
portrait  d'une  jeune  Anglaise  que  Sargent  aurait  peint  et  bien  peint.  Le  modelé  est  parfait  et  le 
dessin  d'une  grande  élégance.  Les  mains  sont  traitées  avec  une  distinction  remarquable.  Elle 
porte  un  collier,  des  bracelets,  une  bague.  La  tête  a  l'auréole  carrée  surmontée  de  l'archi- 
trave ailée.  La  main  droite  est  levée  en  geste  d'adoration,  la  main  gauche  tient  la  boucle  de 
fleurs.  Ses  jambes  sont  enveloppées  d'un  réseau  rouge  sur  fond  gris.  Dans  les  vides,  des 
symboles  lumineux  :  swasticas  stylisés,  soleil  entouré  de  planètes,  fleurs  cruciformes.  Sur  les 
côtés  étaient  des  représentations  isiaques;  il  ne  reste  plus  que  celles  qu'on  voit  à  droite  et  qui 
nous  montrent  de  bas  en  haut  Anubis,  Osiris,  Isis  ailée,  et  en  haut  un  grand  chrisme  de 
25  centimètres  de  haut,  noir  et  blanc.  Puis  des  fleurs.  Donc,  parmi  les  idées  isiaques,  domine 
ici  le  monogramme  chrétien  (PI.  XLVj. 

FiG.  75.  —  La  tête  a  une  expression  de  tristesse  bien  singulière,  car  tous  les  autres  portraits 
montrent  l'extase  de  l'au-delà.  Cette  femme  a  des  bijoux,  elle  est  drapée  dans  des  vêtements 


10  LES   POliïHAlTS  DANTli\()E 

orni'^s  de  mi^daillons  bruns  aux  m(^andres  compliqués,  comme  nous  les  trouvons  sur  les  linceuls 
coptes.  Un  manteau  à  franges  l'entoure.  Sa  main  droite,  dont  il  ne  reste  que  deux  doigts,  était 
levée;  la  gauche  tient  la  boucle  de  fleurs.  On  peut  dire  que  dans  cette  peinture  il  n'y  a  plus  de 
représentation  isiaque  (PI.  XLV). 

FiG.  yC).  —  Cette  femme  semble  avoir  une  tête  de  bois;  elle  s'est  appliqué  les  fards  avec 
tant  de  brutalité  que  ses  traits  ont  disparu  sous  la  peinture  des  sourcils  qui  se  joignent  et  des 
paupières  noircies,  mais  quand  on  cache  le  haut  de  la  tète,  le  bas  apparaît  d'une  grande  douceur 
de  modelé.  Les  bijoux  sont  nombreux,  le  vêtement  d'une  grande  richesse.  Comme  la  ligure  pré- 
cédente, elle  n'a  aucune  représentation  isiaque,  quoique  sa  tète  se  détache  sur  l'auréole  carrée. 

La  main  gauche  tient  un  gros  «  ankh  »,  symbole  d'éternité  transformé  en  chrisme.  Elle 
était  plus  chrétienne  qu'isiaque  (PI.  XLIII). 

FiG.  77  (i)-  —  Enfin,  nous  terminons  cette  galerie  de  portraits  par  la  dame  à  la  croix  d'or 
XfiT-iva,  qui  probablement  mourut  à  quarante-cinq  ans.  Ses  jambes  sont  entourées  d'un  réseau 
compliqué  qui  forme  des  octogones  jaunes  et  bruns.  Ses  pieds  sont  nus.  Elle  a  l'auréole  carrée. 
Sa  main  droite  fait  le  geste  d'adoration,  sa  main  gauche  présente  un  chrisme  en  or.  Des  tableaux 

latéraux  montrent  des  éperviers  mitres  (le  soleil  resplendissant),  affrontés  devant  un  vase.  Elle 
est  entourée  d'une  délicate  guirlande  de  fleurs  jaunes.  L'idée  de  lumière  domine  dans  cette  pein- 
ture. Quoique  ostensiblement  chrétienne,  la  femme  représentée  ne  renonce  pas  au  symbolisme 
du  rituel  égyptien,  et  les  deux  premières  lettres  du  nom  de  Jésus  qu'elle  porte  dans  sa  main 
sont  un  talisman  qui  lui  ouvrira  les  portes  de  l'empyrée  et  lui  donnera  l'éternité  (PI.  XLVIl). 

Avec  nos  idées  actuelles  sur  les  religions  que  nous  voyons  établies,  fixées,  séparées  et  sans 
mélanges,  nous  avons  de  la  peine  à  comprendre  les  pensées  de  ces  Egyptiens  dont  nous  voyons 
les  figures. 

Cette  incertitude  dans  les  dogmes,  cette  confusion  des  croyances  nous  seront  expliquées 
si  nous  relisons  la  lettre  que  l'empereur  Hadrien  écrivit  d'Alexandrie  à  son  ami  Servianus. 
Même  si  elle  n'est  pas  de  lui,  elle  est  certainement  l'œuvre  d'un  témoin  qui  décrit  les  mœurs 
des  gens  qui  l'entourent. 

a  Ceux  qui  adorent  Sérapis,  dit  l'empereur,  sont  des  chrétiens  et  ceux  qui  s'intitulent  les 
évêques  du  Christ  sont  en  réalité  des  adorateurs  de  Sérapis.  Il  n'y  a  pas  de  Juif,  chef  de  syna- 
gogue, pas  de  Samaritain,  pas  de  presbitre  chrétien  qui  ne  soit  un  astrologue,  un  augure,  ou  un 
charlatan  guérisseur.  Même  un  patriarche,  s'il  vient  en  Egypte,  doit,  pour  plaire  à  un  parti, 
montrer  du  respect  à  Sérapis,  et  pour  plaire  à  l'autre,  vénérer  le  Christ.  » 

Certes,  la  lettre  respire  un  certain  mépris  pour  cette  foi  incohérente;  on  y  sent  le  dédain 
du  philosophe  stoïcien,  mais  l'examen  des  portraits  qui  nous  occupent,  s'il  dévoile  une  hési- 
tation dans  la  façon  de  croire,  nous  affirme  une  certitude  dans  l'espérance  de  l'au-delà  ;  les 
peintres,  les  modeleurs  accumulent  les  symboles  lumineux,  les  signes  d'immortalité.  Il  y  a 
unanimité  pour  accueillir  l'idée  de  la  vie  future. 

Paris,  le  5  mai  1912. 

E.  GUIMET. 


(1)  Les  ri°'  17,  28  et  54  n'ont  pas  été  rej)roduits. 


AnTINOI' 


Pl.  XLVII.  -  Paok  /,o. 


TABLE    DES    MATIERES 


PREMIERE    PARTIE. 


LES    FOUILLES. 


ANNEES  PAGES 

1896-1897 3 

1897-1898 4 

1898-1899 6 

1899-1900 10 

1900-1901 11 

1901-1902-1903 16 

1903-1904-1905 19 

1905-1906-1907 21 

DEUXIÈME    PARTIE.    —    LES    PORTRAITS. 

Portraits  en  plâtre 24 

Portraits  peints  sur  bois 27 

Portraits  peints  sur  toile 28 


3764.    —     CORBEIL.     IMPRIMERIE     CRÉtÉ. 


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